LIFESTYLE
Publié le
27 septembre 2026
Certains lieux ne meurent jamais vraiment, ils attendent leur heure. Le 1er septembre dernier, l'Alcazar, temple mythique du music-hall parisien, niché au 62 rue Mazarine (Paris VIe), a rouvert ses portes après une métamorphose orchestrée par Walter Butler, déjà propriétaire du Paradis Latin et fondateur de Butler Collection.

Né en 1968, en pleine effervescence post-Mai 68, l'Alcazar doit sa naissance à Jean-Marie Rivière, figure incontournable des nuits parisiennes. Dans cet écrin du cœur de Saint-Germain-des-Prés, un bâtiment qui fut tour à tour jeu de paume au XVIIe siècle puis la plus grande imprimerie d'Europe au XVIIIe, il installe un cabaret où les codes explosent : revues de plumes et de strass, artistes travestis électrisant les nuits, jusqu'à 750 couverts servis chaque soir. La liste des habitués donne le vertige : David Bowie, Liza Minnelli, Joséphine Baker, Duke Ellington (qui y fêta ses 70 ans), Serge Gainsbourg, Dalida, Jacques Brel, qui immortalisa l'adresse dans Les Remparts de Varsovie, sans oublier des figures plus confidentielles mais tout aussi marquantes comme Marie-France, icône queer révélée sur cette scène dès 1969, dont Marguerite Duras disait qu'il était "impossible de ne pas être ému" par elle. Rainer Werner Fassbinder y tourna même des scènes de son film Le Monde sur le fil en 1973. Et bien sûr, la légende urbaine tenace qui lie l'Alcazar à la nuit fatale de Jim Morrison, via le club voisin du Rock'n'Roll Circus. En 1980, le cabaret traverse même l'Atlantique pour une résidence au Desert Inn de Las Vegas, preuve de son rayonnement international.

L'histoire de l'Alcazar est aussi celle de ses réinventions. En 1998, Sir Terence Conran transforme le cabaret flamboyant en brasserie design, sous une verrière spectaculaire de 8 mètres de haut, un lieu où, dit-on, une mémorable bataille de gâteaux en 2001 a laissé des traces jusque sur les murs. En 2015, l'architecte d'intérieur Laura Gonzalez lui offre une nouvelle vie, entre art contemporain et style néoclassique.

Sous l'impulsion de Walter Butler, déjà à la tête du Paradis Latin (plus de 700 000 spectateurs pour sa revue) et de Butler Collection, qui réunit également L'Ambroisie et le Café Lapérouse, l'Alcazar renoue avec sa vocation première : celle d'une scène vivante où dîner, spectacle et fête ne font plus qu'un. Le décor, conçu par Walter Butler avec la décoratrice Sophie Lacroix, convoque le savoir-faire d'artisans de luxe : mosaïques de la maison italienne Sicis (déjà présente au Paradis Latin), rideaux de scène Gerriets, tissus de la maison belge de Gournay. Velours rouge incandescent, bar en or et marbre, bas-reliefs Art Déco puisés dans les archives du lieu et sculptés par Rosatelier, verrière façon Eiffel propice aux numéros aériens : chaque espace devient "une promesse de fête".

La banquette centrale se transforme en podium, abolissant la frontière entre salle et scène. Chaque soir, une programmation vivante et renouvelée : chanteurs, danseurs, acrobates, rend hommage à la variété française, de Brigitte Bardot à Céline Dion, tout en s'ouvrant à des figures internationales comme Madonna. Côté cuisine, un duo de chefs aux parcours complémentaires : Zouhair Bouhlal (formé dans des maisons étoilées italiennes et japonaises, aujourd'hui aux commandes de Casa Amor et Casita) et Guillaume Lutard (passé par Taillevent, L'Auberge de Mougins auprès de Roger Vergé, et Prunier). Leur carte, généreuse et de saison, célèbre les grands classiques français : burrata et tomates confites, œuf mollet aux morilles et foie gras, bar à la barigoule d'artichauts, jusqu'à la tarte Infiniment Vanille signée Pierre Hermé.

Du lundi au mercredi, l'Alcazar se fait plus intimiste : dîner à la carte, piano-voix ou live band au Grand Bar. Du jeudi au dimanche, deux services rythment la soirée : à 18h, un premier dîner-spectacle plus court ("Paris s'éveille") ; à 20h, le service principal, avec dîner suivi d'un spectacle de six tableaux puis d'un DJ set jusqu'à 2h du matin. Avec ses 300 places réparties entre rez-de-chaussée et étage, l'Alcazar version 2026 ne cherche pas la nostalgie facile : il revendique une continuité vivante entre mémoire et modernité, fidèle, en cela, à l'esprit d'impertinence qui a fait sa légende depuis 1968.