INTERVIEW

Karim Leklou : "Ce n’est pas parce qu’on tourne à Barbès qu’on est condamné à faire un film social."

Publié le

5 mars 2023

Acteur à la rigueur d’interprétation prodigieuse et au plus proche des rôles qu’il incarne, Karim Leklou se dresse une nouvelle fois comme l’une des personnalités les plus remarquables du cinéma français. Tête d’affiche du film “Goutte d’Or”, réalisé par Clément Cogitore, l’interprète de Ramsès, un marabout en jogging-baskets pragmatique mais fébrile, revient sur le Paris fiévreux qu’il connaît, les failles de son personnage, mais aussi l’humanité abordée par ce polar urbain “à part dans le cinéma français”, selon lui. Au côté d’Ahmed Benaïssa, l’acteur signe une performance dévouée, dans un film qui lui tient particulièrement à coeur. Rencontre avec Karim Leklou.

Comment avez-vous appréhendé le scénario de Goutte d’Or  ?

J’ai immédiatement été marqué par le scénario. C’est un film à part dans le cinéma français, un film qui aborde beaucoup de thématiques, en particulier celle de l’héritage : on est face à un personnage qui refuse de marcher sur les traces de son père. Ramsès est rationnel, à la différence de son père, qui lui, possède vraiment le don de voyance. Ce film montre cette économie souterraine, pas forcément florissante, avec des personnes qui sont loin de vivre dans l’abondance. Il s’agit surtout d’un personnage qui détruit l’économie locale par une économie globale. Cette approche du marché est intéressante, et j’aimais l’idée de ce personnage qui évolue dans une nuit fiévreuse parisienne. C’est un Paris que l’on voit trop peu sur grand écran.

“Paris, tard le soir, on peut croire que c’est un asile psychiatrique.”

Que voulez-vous dire ?

C’est un film qui traite du Grand Paris, un Paris qui exclut les classes populaires, qui montre des enfants qui dorment dehors, la violence de cette ville. On a un Président de la République qui a promis qu’il n’y aurait plus personne dans la rue... Ce genre de film, ça questionne ! Paris, tard le soir, on peut croire que c’est un asile psychiatrique. J’ai l’impression qu’il y avait de ça dans le scénario, comme un miroir de la ville rare à l'image. On voit toujours le Paris sublimé tandis que là, c’est le Paris des travaux.

Comment avez-vous imaginé ce personnage ?

En réalité, j’étais une contre-proposition pour ce rôle. À la base, le personnage est décrit comme prince du quartier, très flambant. On a complètement interrogé le rôle et ce rapport maladif au matériel, pour finalement partir d’un personnage qui semble ne rien vendre, et beaucoup plus malin qu’il n’y paraît. Je n’habite pas très loin de la Goutte d’Or, j’ai déjà reçu ce genre de tracts, comme un peu tout le monde j’imagine [rires]. Je me suis renseigné sur le net, et j’ai surtout saisi l’accroche de la rationalité, je crois que j’aime bien les choses rationnelles...

“Je ne porte jamais de jugement moral sur mes personnages. Lorsque je décide de les incarner, je les défends.”

Ramsès est pragmatique et manipulateur. En l’incarnant, comment fait-on pour ne pas porter de jugement moral sur lui ?

Je ne porte jamais de jugement moral sur mes personnages. Lorsque je décide de les incarner, je les défends. Et de manière générale, je ne suis pas une plus analytique que ça. Je n’ai pas abordé Ramsès sous l’axe d’un escroc. Pour moi, c’est un prestataire de services avant tout : il soulage les gens en leur racontant des histoires. Il amasse de l’argent ou soulageant les maux comme d’autres le font, mais avec une part de malhonnêteté. En vérité, c’est surtout un personnage qui s’est construit en opposition à son père. Sa peur est omniprésente, il est très craintif lorsqu’il est dehors, dans la ville. C’est un humain, avec ses failles et sa complexité. Moi, les personnages parfaits aux traits de super-héros, ça ne me parle pas, enfin ça m’amuse surtout !

Et cette bande de jeunes...

C’est avec ces jeunes-là qu’il se révèle, qu’il accède à sa propre humanité, et qu’il redevient l’enfant qu’il était. Il ne s’est jamais vraiment émancipé. Ces jeunes ont fait un travail d’incarnation monstrueux : ce ne sont pas des natures, un seul d’entre eux était légèrement proche du personnage qu’il incarnait. Que ce soit dans le derija - dialecte marocain -, ou dans leur jeu d’acteur, ils ont été fabuleux, et je suis admiratif de leur force detravail. Par la langue, on racontait également quelque chose, c’est pour çaque c’est un film profond sans pour autant en faire un pamphlet. C’est ça le cinéma, montrer sans démontrer !

Karim Leklou
Karim Leklou est Ramsès dans Goutte d'Or © Laurent Le Crabe

Quelle place a eu l’improvisation ?

Ils ont un rapport très particulier à l’image. Ils connaissaient les décors mais s’adaptaient en permanence. Il y a beaucoup d’intuition, la réalité qui les a rattrapés, une liberté incroyable dans le mouvement. Même dans le jeu d’acteur, il y a parfois de la pure improvisation, par exemple lors de la réunion des voyants. Clément [Cogitore, ndlr] est un metteur en scène très doué, l’un des réalisateurs les plus talentueux que je connaisse.

Le travail d’interprétation était-il différent avec ces jeunes acteurs ?

Si le film s’est retrouvé à Cannes, c’est en grande partie grâce à eux ! Quand on est à 2h du matin à Porte de La Chapelle, on est dans un vrai décor qui peut paraître fragilisant, mais la motivation commune était bien là. Ahmed Benaïssa est un grand acteur, d’une classe infinie, mais honnêtement, il n’y a pas de professionnels et d’amateurs : on répète ensemble, ou on n’y arrive pas. Bien sûr, parfois l’expérience sert, mais d’autres fois, la fraîcheur de personnes qui n’ont pas joué apporte énormément. J’adore jouer avec des “non- acteurs”, ou avec des personnes qui n’ont jamais fait ça parce que ça apporte une réalité immédiate. C’est une redécouverte du métier qui est passionnante. Quand on joue, on est acteur.

Comment avez-vous vécu Cannes ?

C’était magnifique ! C’est l’un des Cannes qui m’a le plus touché. C’est drôle parce qu’ils en parlaient sur le tournage et je leur répondais que c’est extrêmement dur de pouvoir y présenter un film. Je me souviens de leur enthousiasme à tourner dans des endroits comme le chantier où il pleuvait, c’était chaotique. Ahmed Benaïssa se souciait du sort du film, une passion commune est née. On y est arrivé grâce à la force de travail. Je suis hyper fier de ces jeunes, je leur dois ma présence là-bas. C’est bien une preuve que le travail paye, et c’est une belle image pour la jeunesse, c’était mérité !

“En réalité, Barbès sert uniquement de décor au film : ce n’est pas parce qu’on filme à Barbès qu’on est condamné à faire un film social.”

Que représente le quartier de la Goutte d’Or pour vous ?

C’est un quartier iconique de Paris, extrêmement vieux et pourtant l’un des plus vivants. C’est un quartier simplement beau, avec ses réalités complexes. En réalité, Barbès sert uniquement de décor au film : ce n’est pas parce qu’on filme à Barbès qu’on est condamné à faire un film social. Pour les quartiers bourgeois, on ne se pose pas cette question, parce qu’on les assimile à un décor où tout peut s’y jouer, alors pourquoi pas ici aussi ? En réalité, le titre du film ne représente pas le quartier, mais le médaillon de Ramsès. Il n’y a pas toujours de condamnation, au contraire, et c’est la force du cinéma : un regard moderne. Ce film m’a fait réfléchir sur le fait de se ré-interroger sur le réel, et là, on interroge, sans forcément apporter de réponse.

“Goutte d'Or”, de Clément Cogitore, avec Karim Leklou et Ahmed Benaïssa. En salles.

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