INTERVIEW

Esther Abrami : "Le violon est une voix à lui tout seul."

Publié le

26 octobre 2026

Avec AMOUR, paru le 9 octobre dernier, la violoniste Esther Abrami signe un album-récit en neuf mouvements, du "Coup de foudre" à "Libérée", en passant par "Jalousie", "Emprise" et "Rupture". Entourée de Claudio Capéo à l’accordéon, de Jimmy Whoo et de la mezzo-soprano Marina Viotti, accompagnée par le City of Prague Philharmonic Orchestra sous la direction d’Irene Delgado-Jiménez, elle y mêle composition personnelle, Bizet,Vitali, Chaplin et Céline Dion. Entre vécu intime et fresque universelle, la violoniste, fidèle à son engagement pour les compositrices et les cheffes d’orchestre, refuse les cases et le snobisme, et prépare un spectacle accessible à tous, avec un orchestre entièrement féminin, qui la mènera à la Salle Pleyel le 29 avril 2027.

Esther Abrami ©Luc Braquet

AMOUR est sorti le 9 octobre dernier. Pourquoi avoir choisi l’amour comme fil rouge de cet album, et pourquoi maintenant ?

Honnêtement, j'ai d'abord commencé à composer les morceaux, et le thème de l'album est venu ensuite. Je me suis aperçue que ces compositions naissaient de certaines émotions que j'avais vécues dans ma vie personnelle. Quand j'ai compris ça, je me suis dit : "ça pourrait être un vrai thème, on pourrait faire tout un album et raconter toute une histoire autour de ça." C'est venu de manière naturelle. Je ne me suis pas demandée quel thème je pourrais choisir.

Vous y explorez toutes les phases de la relation amoureuse, du "Coup de foudre" à "Libérée", en passant par "Jalousie", "Emprise" et "Rupture". Cette suite en neuf mouvements est-elle autobiographique, ou plutôt une fresque universelle ?

J'ai envie de dire un peu les deux. C'est ce qu'on peut retrouver chez beaucoup de gens. C'est un sujet dont on parle davantage aujourd'hui, mais dont il faut continuer à parler, un peu en prévention. Et c'est aussi quelque chose que j'ai personnellement vécu. C'est une des raisons pour lesquelles je voulais le mettre là et en parler.

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"Je mets un point d'honneur à jouer des œuvres de compositrices dans mes concerts, et à avoir un orchestre entièrement féminin sur scène avec moi, notamment pour ma prochaine tournée en France."

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Claudio Capéo apporte son accordéon sur l’album, et Jimmy Whoo figure aussi sur "Obsession". Comment ces rencontres se sont-elles faites, et que ces timbres ont-ils apporté à votre violon ?

Pour Claudio Capéo, j'avais composé un morceau dans un style un peu manouche, un peu musique de rue. En l'écoutant, je me suis dit que ce serait génial d'avoir un accordéon, que ça irait bien avec la musique. Je venais de faire les Enfoirés, où j'avais rencontré Claudio. Je savais que c'était différent de ce qu'il a l'habitude de faire, puisque là, il ne chante pas, il joue juste de l'accordéon. Mais je lui ai proposé l'idée, et il a adoré le challenge, justement parce que c'est différent. On a passé un très beau moment à enregistrer et à tourner une vidéo ensemble. Pour Jimmy Whoo, c'est une connaissance qui nous a présentés. Le morceau est né d'une séance studio un peu improvisée : je suis venue dans son studio, on s'est dit qu'on allait tester des trucs. On a commencé à poser un riff et une base électro, puis je suis entrée dans la cabine et j'ai improvisé au violon par-dessus. On a senti qu'il se créait quelque chose, très naturellement. J'ai ensuite réenregistré le morceau avec tout un orchestre, mais la maquette s'est faite comme ça.

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À côté de votre suite, on trouve Bizet, Poulenc, Gluck, Vitali, mais aussi Charlie Chaplin et "All by Myself" de Céline Dion. Comment avez-vous choisi ces œuvres, et comment les avez-vous réinventées pour violon et orchestre ?

Pour les morceaux classiques, Carmen et "Chaconne" de Vitali, quand je fais une reprise aujourd'hui, j'aime me demander comment apporter quelque chose de nouveau, même si ce sont des œuvres qui ont été énormément enregistrées. Dans les deux cas, ce sont de nouveaux arrangements. J'avoue, je prends les passages que j'aime le plus, et je fais un nouvel arrangement qui me parle vraiment ! C'est comme ça que je conçois mes arrangements de musique classique. Mon but, c'est aussi d'avoir quelque chose d'assez grand public, il faut le dire : quelque chose de beau, mais d'efficace, qui puisse être écouté par tout le monde. Pour Charlie Chaplin, il y a une anecdote assez percutante, dont je parle d'ailleurs dans mon livre. La personne qui devait composer la musique de son film Le Cirque était une compositrice. Quand elle a commencé à travailler avec Chaplin, son mari a fait une crise de jalousie et l'a forcée à arrêter. Cette histoire m'a parlé. Ensuite, j'ai découvert le morceau que Chaplin a composé lui-même, puisqu'il n'avait plus le temps de chercher une autre compositrice ou un autre compositeur. Il y avait là deux fils conducteurs que j'aimais bien, et j'aimais beaucoup le morceau. Donc je l'ai ajouté. Pour "All by Myself", dans tous mes albums, j'essaie d'avoir un morceau pop pour créer un pont. Je trouvais que ce morceau était lié à toute cette histoire d'amour : il représente les moments où l'on se retrouve seul, ce qui fait aussi partie du processus. Et en même temps, on était un peu dans le mood Céline à ce moment-là !

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"Je trouve ça inspirant d'avoir vraiment la carrière qu'on a envie d'avoir, une carrière qu'on construit de manière très personnelle."

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Le "Love Theme" de Roméo et Juliette, de Nino Rota, devient un duo avec la mezzo-soprano Marina Viotti. Que ressent-on à dialoguer ainsi entre une voix et un violon ?

Déjà, ce que j'aime, c'est que la voix n'a pas de paroles sur ce qu'on a fait. Elle chante vraiment en syllabes. Ce que j'aime, c'est d'avoir deux voix : la voix du violon et la voix du chant. Le message que j'essaie de faire passer, c'est que le violon est une voix à lui tout seul. On a l'habitude de voir les cordes accompagner les chanteurs et les chanteuses, et c'est très bien. Mais le violon peut tout à fait avoir sa place en tant que voix principale. Là, c'est justement ça : un duo entre une voix et un violon, où chacun s'affirme et où, en même temps, les deux se fondent ensemble au fil du morceau. J'espère faire d'autres duos à l'avenir avec des chanteurs et des chanteuses, en montrant un vrai duo et non un accompagnement.

‍Vous avez enregistré avec le City of Prague Philharmonic Orchestra, sous la direction d’Irene Delgado-Jiménez. Comment s’est passé le travail avec l’orchestre, et que signifie pour vous le fait d’être dirigée par une cheffe ?

C'est mon choix. Elle avait déjà dirigé l'orchestre de la radio de Vienne sur mon précédent album, Women. On s'est très bien entendues, et c'est moi qui ai tenu à la rappeler sur ce projet. Comme j'ai pu l'expliquer en interview et dans mon livre, les femmes cheffes d'orchestre sont encore très rares. Jusqu'à très récemment, je n'avais jamais eu la chance d'être accompagnée par un orchestre dirigé par une femme. Aujourd'hui, j'y mets un point d'honneur. Tout comme je mets un point d'honneur à jouer des œuvres de compositrices dans mes concerts, et à avoir un orchestre entièrement féminin sur scène avec moi, notamment pour ma prochaine tournée en France.

Esther Abrami ©Luc Braquet

Cela fait écho, il me semble, à une série d'images avec en tant que Marianne avec la photographe Sylvie Castioni. Ça rejoint votre engagement, très féministe aussi.

Ah oui, absolument. Je pense qu'il y en a besoin. Récemment, j'ai pu entendre des gens dire : "C'est bon, on en a entendu parler, maintenant on parle des compositrices, des femmes." Mais quand on regarde les statistiques pures et dures, que ce soit la programmation d'œuvres composées par des femmes ou celle de cheffes d'orchestre, on est très, très loin d'une moitié égale. On est en dessous de 10 %. Il y a encore beaucoup de travail. Les médias en parlent de plus en plus, les femmes aussi, les gens de manière générale, mais on est encore loin du compte. Je trouve ça important de le mettre en avant. Et je dois dire que je me sens très bien avec des femmes sur scène autour de moi. J'ai l'impression qu'on porte un projet commun, que c'est pour ça qu'on est là et qu'on le défend. C'est très important, sur scène, de sentir que les musiciennes ne sont pas juste là parce qu'il faut bien qu'elles soient là, mais qu'elles ont ce projet à cœur avec moi. C'est aussi pour ça que je le fais.

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"Pour moi, dans la musique classique, c'est le storytelling qui permet de connecter avec le public."

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Vous avez été formée au Royal College of Music de Londres. Vous êtes aussi la première artiste classique à recevoir le prix "Social Media Superstar" aux Global Awards, et vous êtes ambassadrice de la maison LOEWE. Comment réunissez-vous haute couture, culture pop et virtuosité sans trahir l’exigence classique ?

C'est une bonne question. C'est un peu ce dont j'ai pu souffrir jusqu'à maintenant. Beaucoup de fois, on a essayé — et on essaie encore — de me mettre dans une case. Parce que je ne fais pas que du classique, parce que j'ai des réseaux sociaux, que je suis un peu dans la mode ou que je joue un morceau qui n'est pas classique, on va forcément me dire : "Tu n'es plus dans cette case-là, on te met dans celle-ci." Ça peut être un peu fatigant parfois. Et il faut le dire, ce n'est pas facile de tout faire au niveau de la répartition du temps. J'ai mon violon, il faut le travailler, et en même temps, ça prend du temps de créer du contenu, de faire des partenariats... Mais si je le fais aujourd'hui, c'est parce que je trouve ça inspirant d'avoir vraiment la carrière qu'on a envie d'avoir, une carrière qu'on construit de manière très personnelle. D'un côté, c'est un chemin qui n'a jamais été tracé, donc c'est dur. De l'autre, c'est le chemin qu'on trace soi-même, donc on y met exactement les proportions qu'on veut.

Que représente l’univers de la maison LOEWE pour vous ?

Je représente la partie Tech de la maison, notamment le casque audio. Avec toutes les marques auxquelles je m'associe, ce que j'apprécie, c'est la finesse, la qualité des produits et de la marque, le savoir-faire. Quand j'allie mon violon, mon art, à une marque, c'est très important pour moi qu'il y ait un lien direct, au moins dans la manière dont la maison crée ses produits. C'est pour ça que j'en suis contente et très fière. J'ai l'impression que ce sont deux univers qui vont bien ensemble, et que je ne mets pas un pied dans un univers qui ne me correspond pas.

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"Dans l'art, il faut esquiver toute forme de snobisme."

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‍Avec des millions d’abonnés, vous touchez un public qui ne vient pas forcément du classique. Qu’espérez-vous que ces auditeurs trouvent dans AMOUR ?

Je souhaite qu'ils puissent s'y voir, et se sentir touchés par les morceaux. C'est pour ça que j'ai choisi les émotions amoureuses : c'est quelque chose de très universel. Et en même temps, j'ai voulu mettre une histoire et un nom d'émotion sur chaque morceau. C'est comme ça que je les ai composés. En musique classique, on est dans une musique sans paroles, donc c'est extrêmement important d'avoir un storytelling. Quand on écoute un morceau en sachant qu'il représente la jalousie, rien que le fait de le dire, on ne l'écoute plus de la même manière. On peut se faire des images dans la tête, des souvenirs qui reviennent, pour chaque émotion. C'est comme pour Les Quatre Saisons de Vivaldi : une des raisons pour lesquelles elles ont traversé le temps, c'est qu'on se dit : "Là, on écoute l'hiver", et on sent la neige, le vent. Pour moi, dans la musique classique, c'est le storytelling qui permet de connecter avec le public.

Esther Abrami ©Luc Braquet

Vous donnerez un concert à la Salle Pleyel le 29 avril 2027. Que préparez-vous pour ce rendez-vous, et que représente pour vous cette salle parisienne mythique ?

L'année dernière, j'ai fait l'Olympia, c'était déjà incroyable. L'étape suivante, c'est la salle Pleyel. Ça veut dire beaucoup pour moi : petit à petit, j'ai un public de plus en plus grand qui vient écouter du violon. C'est génial d'avoir mes propres concerts et de remplir des salles avec mon propre public. Côté programme, le nouvel album Amour sera particulièrement présent dans cette tournée et dans ce concert. Avec, bien sûr, certains morceaux de mon album Women, et cet engagement qui est là depuis le début et qui restera. Et, comme je le disais, un orchestre entièrement féminin sur scène avec moi. L'idée, c'est d'apporter un vrai show. À Paris notamment, on est en train de construire un vrai spectacle, accessible à tous. Il y a de plus en plus d'enfants dans mon public, par exemple, et c'est tout à fait fait pour eux. Les morceaux sont calibrés dans un format plus proche de la chanson : cinq minutes maximum. Avant chaque morceau, il y a une explication, un storytelling. Sur scène, il y a des changements de plateau, des lumières, et avec les musiciennes, on joue aussi avec des changements de placement. Tout ça fait que c'est assez différent d'un concert classique habituel. Des gens habitués à la musique classique peuvent venir, tout comme ceux qui ne le sont pas encore, ou des enfants, pour qui la concentration peut être davantage un enjeu.

Qu’est-ce que vous esquivez dans la musique ?

Je pense qu'il faut esquiver l'idée qu'un style de musique ne serait pas fait pour certaines personnes. Je parle peut-être au nom de la musique classique, mais je dirais toute forme de snobisme. Le fait de se dire : "Je ne vise qu'une cible, et tant pis pour les autres, s'ils ne comprennent pas, ce n'est pas pour eux." Ça, je pense qu'il faudrait l'esquiver. Je suis pour la démocratisation de la musique à fond, et de l'art de manière générale.

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"AMOUR", Esther Abrami, disponible partout.

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