INTERVIEW
Publié le
5 mai 2026
Le bâton de parole passe trop souvent entre les mains de la haine et de la rancune, jusqu’à ce que Fabien Gorgeart, le réalisateur, choisisse discrètement de le confier à ceux qui portent un autre discours. C’est quoi l’amour ?, en salle le 6 mai, est une parenthèse apaisante, qui fait rire et souffle au creux de l’oreille qu’aimer est aussi un choix. Vincent Macaigne interprète Fred, qui souhaite se remarier à l’église, aux côtés de Laure Calamy, dans le rôle de son ex-femme. Ensemble, ils doivent faire annuler leur mariage religieux en prouvant leur “non-amour”, le divorce ecclésiastique. Une procédure méconnue qui ouvre une brèche au comique comme à la profondeur. Autour d’eux, une famille recomposée, incarnée par Céleste Brunnquell, Lyes Salem, Saül Benchetrit et Mélanie Thierry. L’occasion rêvée de s’inviter à la table de Vincent Macaigne. L’acteur s’est confié à S-quive sur sa vieille histoire d’amitié avec Laure Calamy, son métier et le temps qui passe. Autant de sujets, à l’image du film, traversés par une forme d’universalité qui touche profondément, comme une évidence du poids de la culture dans les vies et dans les cœurs.
Ce film fait vraiment du bien. Quand vous avez lu le scénario pour la première fois, qu’est-ce qui vous a immédiatement donné envie d’y aller ? Qu’est-ce qui vous a fait du bien ?
C’est le texte qu’interprète merveilleusement Céleste Brunnquell à la fin du film. Il m’avait beaucoup ému. Je me disais : “Putain, mais c’est tellement beau ce qu’elle dit cette fille.” On n’a pas beaucoup de films où la parole est donnée de cette manière à l’enfant d’une famille recomposée. Une parole aimante, de paix, que je trouvais émouvante. C’est un film de réconciliation, qui donne une forme d’énergie de l’amour.
Avec Laure Calamy, vous jouez des ex qui se replongent dans leur passé avec le regard et le bagage du présent. C’était assez subtil à réussir à faire vivre.
C’est un film qui est très fin parce que c’est quand même une vraie comédie, dans le sens où il y a du rythme, mais aussi une sorte de lame de fond mélancolique. Je crois que Fabien Gorgeart avait écrit les rôles pour nous. Parce qu’on se connaît depuis qu’on est jeunes.
"Le divorce ecclésiastique ! C’est une excuse géniale pour faire ressurgir le passé d’un couple et réorganiser la famille."
Avec Laure Calamy ?
Vincent Macaigne : Oui, avec Laure. On a fait le Conservatoire, elle était l’année au-dessus de moi. Elle a joué dans des pièces, court-métrages et un film que j’avais fait, et on a joué ensemble dans Un monde sans femmes de Guillaume Brac, c’est un court-métrage que plein de gens n’ont pas vu, mais qui est sublime. On était déjà un vieux couple de cinéma finalement avec Laure, il faisait confiance au fait qu’on se connaissait depuis très longtemps.
Dans ce film, vous avez tout de suite senti qu’il y avait à la fois un fort potentiel comique et une vraie profondeur ?
Oui, puis surtout le sujet du film… Le divorce ecclésiastique ! C’est une excuse géniale pour faire ressurgir le passé d’un couple et réorganiser la famille. C’est comme une comédie de « redivorce », avec son lot de comique, puisque, évidemment, mon personnage, Fred, charge un peu les choses. Donc Marguerite (Laure) explose. Mais c’est avant tout des personnages qui essayent de se rendre service, il y a une bienveillance certaine.

Il y a plein de trajectoires différentes dans ce film, notamment celle de la relation père-fille. Une scène m’a marquée, lorsque vous retrouvez votre fille alcoolisée, vous êtes dans la compréhension plus que dans le reproche. Vous prenez soin d’elle. Est-ce que c’est aussi un message : savoir préserver une forme d’innocence quand on est parent, pour mieux se comprendre ?
Oui bien sûr. En tout cas, c'est un lien qui me touche ! En creux, beaucoup de choses sont très touchantes. Par exemple, je me suis demandé : “À quel point est-il présent pour sa fille ?”. Comme Fred, mon personnage, ne s’est jamais remarié, je me suis imaginé que c’était quelqu’un qui avait vécu une sorte de mini-cellule familiale, sa fille avait été sa famille. Lui, n’avait jamais reconstruit sa vie. On n’en parle pas beaucoup mais il y a cette petite subtilité. Et le film se passe au moment où ce personnage décide de se réinventer dans une autre famille avec Mélanie Thierry. Il y a des choses comme ça qui sont très fines et très touchantes.
“L’idée de l’amour - pas amoureux, mais l’idée de l’amour - c’est de réussir à composer avec les gens, avec son passé, qui n’est pas fait que de choses faciles.”
Et puis il y a peut-être une sorte de culpabilité…
Oui surtout dans le discours de Céleste Brunnquell, qui parle de son beau-père, joué par Lyes Salem qui dit : “Ouais, je me rappelle quand tu étais venu me chercher à deux heures du matin, tel jour.” Pour un père, c’est très émouvant, ça me donne envie de pleurer. J’ai imaginé : c’est des choses que Fred doit se dire : “Mais je l’ai raté, ce moment-là.” C’est très profond.

Dans votre interview avec Mouloud Achour, vous disiez que l’idée de l’homme ou de la femme parfaite évolue, mais qu’on nous la présente toujours d’une manière différente, amoureusement parlant. Est-ce que jouer dans un film comme C’est quoi l’amour ? contribue aussi justement à déconstruire cette idée de la femme parfaite, de l’homme parfait, d’une seule relation parfaite qu’on a toute sa vie ?
Ça déconstruit, c’est certain. Le film nous dit que l’amour, l’idée de l’amour - pas amoureux, mais l’idée de l’amour - c’est de réussir à composer avec les gens, avec son passé, qui n’est pas fait que de choses faciles. Ces personnages réussissent à prendre conscience que ce qu’ils ont vécu compte, qu’ils ne peuvent pas l’effacer. Et qu’en même temps, ils peuvent se réinventer. Dans cette réinvention, il y a le choix de la guerre ou de la réconciliation. C’est un film qui donne envie de faire famille et de se réconcilier même avec son passé. De plein de manières différentes, c’est possible. Ça va au-delà même de la famille, en ce moment, avec toutes les guerres, même si ce n’est pas le sujet du film, je me dis : On a le choix entre la rancœur ou la réconciliation.
“C’est un film hyper agréable, que je pourrais totalement conseiller à quelqu’un qui est un peu triste.”
Dans une période en général assez anxiogène, c’est le genre de film que vous conseillez ?
C’est un film hyper agréable, que je pourrais totalement conseiller à quelqu’un qui est un peu triste, ça donne beaucoup de confiance, d’espoir et ce n’est pas du tout niais. Il y a aussi l’aspect religieux, sur l’église, en fait, je trouve que tout le monde est extrêmement fin, drôle. On revoit Jean-Marc Barr qui joue un prêtre et la scène est géniale. On voit Grégoire Leprince-Ringuet qui interprète le frère de Mélanie Thierry. Je crois que c’est une des premières fois que Mélanie Thierry joue un rôle comique et elle est génialissime, elle se réinvente dans la comédie, je la trouve fascinante.

Votre personnage est un homme très touchant, doté d’une grande sensibilité. Qu’est-ce qui vous plaît dans ce type de rôle ?
Alors personnellement… Peut-être que je devrais arrêter de faire comme ça, mais je fais des films pour les réalisateurs et pour le sujet plus que pour le rôle. Mais par contre non, je ne me dis pas : “Tiens, je vais jouer le rôle d’un mec touchant.” D’ailleurs, j’ai fait Furcy, (Furcy, Né libre), je jouais un connard infini, méchant. Et j’ai eu beaucoup de plaisir à jouer un connard, c’est intéressant de jouer des gens extrêmement horribles.
"Le cinéma, c'est compliqué parce que ça filme des choses qui nous échappent."
Donc cette sensibilité, c’est quelque chose que vous amplifiez ? Ou quelque chose d’assez naturel ?
Je ne sais pas, c’est compliqué, parce qu’à la base, je suis metteur en scène et je fais des pièces beaucoup plus dures, plus violentes. Et quand j’ai commencé à faire du cinéma, d’ailleurs, c’est aussi beaucoup grâce à ou à cause de Guillaume Brac, avec Un monde sans femmes, où je jouais un personnage avec Laure Calamy qui est très doux, ce qui n’était pas forcément mon ADN, ni ce que je faisais moi en tant que metteur en scène. J’ai quand même la tête beaucoup plus dure et puis j’ai une histoire de vie plus dure, donc ça porte un spectacle plus violent. Mais est-ce que je le force ou pas ? C’est compliqué. Le cinéma, c'est compliqué parce que ça filme des choses qui nous échappent. À part potentiellement quand on fait un rôle de méchant, ça nous échappe moins. Mais dans le film de Fabien Gorgeart, il va saisir des regards, des temps qui nous échappent. Je ne sais pas à quel point j’ai l’air mélancolique ou drôle. Enfin, on ne sait pas ce qu’on dégage dans certains films.

Vous plaisez aussi beaucoup à la jeune génération, la Gen Z. Je pense qu’il y a aussi ce côté émotionnellement accessible et cette sensibilité particulière qui touche.
Je ne me rends pas vraiment compte. Le cinéma, c’est étrange pour ça, la manière dont on est perçu. Pas tous les rôles, mais les rôles de composition sont géniaux à faire parce qu’on a l’impression de posséder quelque chose. Mais c’est très troublant.
J’ai lu que vous aimiez les longues discussions avec vos proches, en débats, en sortant d’une pièce, d’un film. Est-ce que ce film ou sa lecture, la lecture du scénario, a suscité des discussions autour de vous ?
Déjà, C’est quoi l’amour ? C’est un sujet [Rires], il y avait quelque chose, de base, d’assez émotionnel. J’ai découvert Fabien, qui est devenu un pote et bosser avec Laure était quelque chose de très troublant pour moi. C’était d’assez profond parce qu’au-delà du film, je n’avais pas bossé avec elle en tant qu’acteur depuis très longtemps.
“Être en couple pendant longtemps avec quelqu’un, c’est choisir tous les jours d’aimer l’autre. Ce qu’il faudrait esquiver, c’est d’oublier ce choix. ”
Ça faisait combien de temps ?
Je dirais 17 ans. C’est quelqu’un d’hyper important dans ma vie aussi parce qu’on a fait Ce qu’il restera de nous, c’est un film que j’avais réalisé où elle jouait un rôle assez important. Dans Au moins j’aurai laissé un beau cadavre, on avait fait trois pièces ensemble qui sont des choses hyper importantes pour moi, pour elle aussi.
Donc c’est peut-être avec Laure aussi que vous avez eu des longues discussions ?
Oui avec Laure, on a beaucoup discuté. Et puis c’était étrange… Comment expliquer qu’on vieillit ? Ça se résume à ça, ce n’est peut-être pas la meilleure des réponses, mais on ne croit pas qu’on va vieillir autant. On a 20 ans, on fait plein de trucs, on rêve de plein de choses…

Et puis vous êtes amis dans la vie.
On était très amis plus jeunes, ensuite la vie a fait qu’on s’est moins vus. Là, on s’est revus grâce au film. Et pour être très franc, la dernière pièce qu’on a faite ensemble, c’était en 2011, on est en 2026. Je n’ai pas cette sensation que le temps est passé, pour moi, c’est un an, deux ans. On s’est rendu compte de tout ça et on se regarde à travers l’autre.
Selon vous, qu’est-ce qu’il faut esquiver quand on se marie ?
C’est marrant cette question parce que je pense qu’être en couple pendant longtemps avec quelqu’un, c’est choisir tous les jours d’aimer l’autre. Ce qu’il faudrait esquiver, c’est d’oublier ce choix. Et quand on tombe amoureux, on fait le choix de tomber amoureux, au fond. Souvent, on nous fait croire aux coups de foudre, mais personnellement je crois qu’on choisit. Il faut faire attention parce qu’on peut oublier que c’est un choix.
“C’est quoi l’amour ?”, en salle le 6 mai prochain.