INTERVIEW

(LA)HORDE : “Nos interprètes sont des penseurs du corps.”

Publié le

29 juin 2026

À la tête du Ballet national de Marseille depuis 2019, (LA)HORDE a fait de la danse un territoire sans frontières, entre scène institutionnelle et culture urbaine, entre Pina Bausch et TikTok, entre Rosalía et Angèle. Marina Brutti, Jonathan Debrouwer et Arthur Harel ne dépoussièrent pas la danse classique : ils la réinventent de l'intérieur, à coups de gestes du quotidien, de collaborations pop et d'une vision résolument politique des corps en mouvement. Aux BRIT Awards 2024, ils enflamment la scène aux côtés de Rosalía et Björk sur "Berghain". Après Room with a View et Age of Content, le collectif s'apprête à dévoiler Après moi, le déluge, troisième volet d'un cycle aussi urgent qu'habité, celui d'une génération qui danse comme si c'était la dernière fois.

(LA)HORDE ©Gaël.le Astier-Perret

(LA)HORDE bouscule l’image institutionnelle du ballet et se trouve pourtant à la tête du Ballet national de Marseille. On y retrouve cette culture urbaine et des mélanges de styles. C'était important ?

Pour rejoindre le Ballet National de Marseille, il y a d’abord eu un processus de candidature complexe. C’était un immense privilège et une grande responsabilité d'être nommés directeur(ice)s en 2019. Notre première ambition n’était pas de renier le terme “ballet”, mais de le transformer, de le réinvestir. Le ballet a une histoire violente à l'endroit des corps et (LA)HORDE vient de milieux queer. On a l'habitude de se réapproprier des termes qui peuvent être violents pour nos communautés, même s’il y a évidemment, des belles choses qui voient le jour avec le ballet “classique”. Mais cette interprétation nous tient à cœur parce que c’est un moyen de se réconcilier avec le milieu. Ensuite, les influences sont multiples puisque notre groupe de danseur(se)s vient du monde entier. Mais c’est vrai que l’on a cette appétence et une forte communauté de danseur(se)s hip-hop à Marseille. Ils font partie des artistes qu'on invite au ballet pour travailler avec la compagnie et sur le projet.            

"Quand (LA)HORDE s’intéresse aux danses TikTok, c'est comme un phénomène de société plus que pour être ‘tendance’."

Vos pièces mêlent danses TikTok, gestes du quotidien et mouvements chorégraphiés. Montrer que chaque mouvement peut être danse, c'est faire se rencontrer les jeunes et le ballet ?

Tout comme au cinéma, il y a l’horreur, le thriller, le film noir, la comédie romantique, le film d'auteur. Dans le ballet, c’est pareil : on aime l’idée qu’il puisse y avoir un peu de tout. Pas d’étiquettes. Pas de limites. Quand (LA)HORDE s’intéresse aux danses TikTok, c'est comme un phénomène de société plus que pour être “tendance”. On sert un but, une histoire à construire et raconter. Dans un spectacle comme Age of Content, on ne fait pas la différence entre le “TikTok jazz” ou le contemporain. Le style importe peu. C’est notre vision, mais elle n’est pas nouvelle : la chorégraphe allemande Pina Bausch explique que “she's not interested in how people move but what moves them”*. Elle questionne déjà ce rapport à l'intellect, à l'émotion, qui nous pousse à représenter nos environnements d'une manière physique. Le mouvement des corps est notre médium, notre moyen d’expression par excellence.

Björk, Rosalía, Angèle… Vous travaillez avec des artistes pop et vous apparaissez dans le film L'amour ouf. Votre univers évolue-t-il au fil des rencontres ?

Ces collaborations, en dehors du cadre du Ballet national de Marseille, permettent d’appréhender des visions artistiques complètement différentes. En ces moments-là, (LA)HORDE est au service d’auteurs et accompagne leurs désirs, tant dans la réalisation que sur des projets musicaux. Ce qui est intéressant, c'est d’explorer des milieux “inconnus” du ballet. Moins propices, moins innés, comme les réseaux. Le cinéma est à part, puisque la danse a connu ses moments de gloire dans l’après-guerre avec les comédies musicales. Aujourd’hui, c’est rare. La collaboration, c’est s’aventurer sur de nouvelles scènes d’expression populaires, démocratiser le ballet, casser les préjugés et rencontrer un public neuf.            

"Dans ‘Après moi, le déluge’, David Lynch n'est jamais très loin."

         

Et le cinéma, ça vous tente pour la suite ?

C'est toujours là, oui. La vidéo, les clips musicaux, les spectacles vivants, et le cinéma : notre collectif se déplace à l'intérieur de tout ça. On a hyper envie “d’en être” par curiosité, pour comprendre les différents espaces, visions, comprendre les autres finalement. Demain ou dans deux ans peut-être que ça reviendra, mais nos passages dans ces milieux-là paraissent naturels. Dans Après moi, le déluge, David Lynch n'est jamais très loin. On a comme ça, des réalisateurs qui tournent autour de notre travail, et la façon dont on écrit nos pièces est liée à cette écriture. Ce mélange théâtral, visuel et chorégraphique s’apparente déjà à un travail cinématographique.

(LA)HORDE ©Gaël.le Astier-Perret

"On esquive l'appauvrissement culturel et la censure."

"Après moi, le déluge" sera votre 3e spectacle avec le ballet de Marseille. C'est une trilogie, un cycle.

Pour l'instant, on projette un cycle jusqu'en 2029, mais on ne sait pas de quoi sera fait demain, ni même ce soir ! C’est un cycle dans le sens où de nombreux danseurs nous suivent depuis le début, depuis Room with a view. Ils traversent le triptyque avec nous. On a rejoué Room with a view, Age of Content : ça tourne encore. Et puis, il existe une connexion entre les différents thèmes mis en scène. Nos interprètes sont des penseurs du corps, des spécialistes d’une vie en mouvement. Nos recherches, nos idées, c’est bien, mais c'est en discutant avec eux que la collaboration prend son sens. On n'avait pas prédit ces trois pièces. Personne ne s’était projeté ne serait-ce qu’une seconde là où nous avons été, même sur un gap de cinq ans. Le futur est une acceptation totale, un saut dans le vide !

(LA)HORDE ©Gaël.le Astier-Perret

Ce projet parle d’une génération qui se vit comme “la dernière”. Effondrement des corps, décadence d’une société. Comment “danser” la fin du monde sans en faire trop ?

On s'interroge sur les transformations du monde. Toute civilisation a envisagé la fin du monde, la mort : c’est normal de se poser cette question de son effondrement. C’est arrivé plusieurs fois au cours du XXe siècle, et l’histoire se répète de manière assez accélérée ces dernières années. Mais LA(HORDE) réfléchit surtout à des alternatives, s’attache à des notes d’espoir au moment où les populations cèdent au fascisme. Notre spectacle combat la propagande du “c’est trop tard pour changer, il n’y a plus d’espoir”. Ce n'est pas une vision candide, mais c'est travailler tous les jours à ce que ce soit mieux demain.

"Dans l’art, l'autocensure doit être bannie pour prendre la parole en cette période où tout est très bruyant."

Qu’est-ce que vous cherchez à esquiver dans le ballet ?

On esquive l'appauvrissement culturel et la censure. Il faut travailler au quotidien, en tant que directeur(ice)s, à construire un outil qui soit le plus juste et indépendant possible. C'est un travail continu et de passion. Si la porte est fermée, on passe par la fenêtre. Dans l’art, l'autocensure doit être bannie pour prendre la parole en cette période où tout est très bruyant.

(LA)HORDE ©Gaël.le Astier-Perret

*she's not interested in how people move but what moves them : savoir comment les gens se meuvent ne l’intéresse pas, elle préfère savoir pourquoi.

"Après moi, le déluge", (LA)HORDE, Première mondiale à l’Agora, Cité internationale de la danse, à Montpellier les 30 juin et 1er juillet prochains.

Du 5 au 12 septembre prochain, au Théâtre de la ville & Théâtre Chaillot.

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