RIVE GAUCHE

Julie Duchatel : "Avec ‘Hôtel Louisiane’, je voulais que tous les destins comptent, célèbres ou anonymes."

Publié le

5 mars 2026

Après Nathalie Sorokine, la passion folle, consacré à l’amante oubliée de Simone de Beauvoir, Julie Duchatel publie Hôtel Louisiane, son deuxième roman. Dans cette fresque historique nourrie d’archives et de témoignages, elle raconte l’ascension de Marthe, arrivée à 13 ans comme femme de chambre dans un hôtel de Saint-Germain-des-Prés, devenue l’âme d’un lieu mythique de la rive gauche. Entre enquête minutieuse et souffle romanesque, l’autrice éclaire le passé pour mieux interroger notre présent.

Julie Duchatel ©Gil Lesage

Comment est né ce projet ? Pourquoi écrire sur Marthe et sur l’Hôtel Louisiane ? Vous dites que l’idée vous a été “soufflée” par Frank Perrin. Qui est-il ?

Le projet est né presque par hasard. Je ne suis pas allée à l’Hôtel Louisiane pour écrire un livre, j’y suis allée pour voir une exposition organisée par Frank Perrin, galeriste et artiste lié à une galerie rue Visconti. Il investissait les chambres de l’hôtel avec des performances, des œuvres, des artistes qui pouvaient même repeindre les murs. Les portes étaient ouvertes, la jeunesse circulait partout. Ce soir-là, j’ai rencontré le directeur Xavier Blanchot, le petit-fils de Marthe, qui m’a raconté l’histoire familiale. J’ai compris que ce lieu n’était pas un hôtel comme les autres. Il aurait pu devenir un palace aseptisé. Au lieu de ça, la famille a choisi de le préserver comme refuge pour les artistes. J’ai su que c’était un lieu de résistance, au sens large.

En quelques mots, comment décririez-vous ce roman ?

C’est à la fois une ode à la jeunesse et une ode aux artistes. Mais c’est aussi un roman politique, au sens large. Ce livre ne se contente pas de célébrer un lieu mythique, de parler d'artistes ou d'un parcours assez exceptionnel de femmes. Ici, j’ai voulu remonter dans le temps afin d’éclairer hier pour bien comprendre aujourd'hui.

"Le plus dur, vraiment, ça a été de passer du documentaire au roman."

Comment décririez-vous le personnage de Marthe ?

Marthe est une femme profondément moderne, mais sans discours théorique. Elle ne se définit pas comme féministe, elle n’admet jamais être résistante. Elle travaille, c’est tout. Elle agit. Elle n’a pas eu accès aux études, elle a quitté sa ville à 13 ans pour gagner sa vie. Elle n’a pas le luxe de l’intellectualisation. Pourtant, elle est dans tous les combats : elle protège les plus fragiles, elle participe à la Résistance (même si sa famille a encore du mal à employer ce mot.) Ce qui me touche chez elle, c’est son humilité. Quand j’ai retrouvé, noir sur blanc, la preuve de son appartenance au réseau de résistance Cécile F2, j’étais presque plus émue que ses descendants. Elle est une guerrière sans le savoir.

Saint-Germain-des-Près Via Wikimedia Commons

Qui vous a le plus aidé dans votre projet ?

Xavier Blanchot, le petit-fils de Marthe, fils d’Étienne, le deuxième fils Blanchot. Il m’a ouvert les archives, les souvenirs, les anecdotes. D’autres membres de la famille ont également participé, notamment la fille de Philippe. C’était un travail collectif, mais avec un pacte clair : je ne leur ferai pas relire le manuscrit. Je voulais rester libre. Et cette liberté a été essentielle pour passer du matériau documentaire au roman.

Combien de temps vous a-t-il fallu pour écrire ce roman et quels ont été les défis majeurs ?

Entre cinq et sept ans, si l’on compte la pause de deux ans pour écrire mon premier livre. Le premier défi était l’ampleur de la matière. Chaque jour de recherche révélait de nouveaux artistes passés par l’hôtel. C’était sans fin. À un moment, il a fallu couper, choisir, renoncer. Mais le plus dur, vraiment, ça a été de passer du documentaire au roman. J’avais accumulé des archives, des registres, des témoignages. Tout était vrai. Or, un roman ne peut pas être une succession de faits. Il faut des scènes, des dialogues, une respiration. J’ai dû accepter d’inventer. Comprendre que l’invention ne trahissait pas le réel, au contraire. C’est là que le travail éditorial a été précieux. On m’a autorisée à être romancière.

"Dans ‘Hôtel Louisiane’, je raconte Beauvoir autrement : par son style de vie, ses habitudes, son rapport à l’hôtel, à la liberté, aux conventions. Elle incarne une manière de vivre contre les attentes sociales."

Vous semblez très attachée à Simone de Beauvoir, centrale à la fin du roman. Que représente-t-elle pour vous ?

Je n’ai pas une fascination aveugle pour elle. Mon premier livre, Nathalie Sorokine, la passion folle, était consacré à l’amante russe oubliée de Simone de Beauvoir. Ce qui m’intéressait, c’était cette figure effacée par l’Histoire. Dans Hôtel Louisiane, je raconte Beauvoir autrement : par son style de vie, ses habitudes, son rapport à l’hôtel, à la liberté, aux conventions. Ce qui me touche, c’est son choix de vivre à l’hôtel, de refuser le modèle bourgeois. Même si son parcours comporte des zones d’ombre. Elle incarne une manière de vivre contre les attentes sociales.

Saint-Germain-des-Près Via Wikimedia Commons

Qu’avez-vous esquivé dans l’écriture de ce roman ?

Je crois n’avoir rien esquivé. Même les questions qui me mettaient mal à l’aise, comme le rapport de Beauvoir à la collaboration, je les ai affrontées. En revanche, j’ai beaucoup retravaillé la structure. Au départ, certains personnages secondaires, notamment les employés, étaient trop en retrait. J’ai rééquilibré. Je voulais que tous les destins comptent, célèbres ou anonymes.

Où se place la frontière entre le réel et la fiction ?

Parfois, je ne sais plus moi-même. Le squelette du roman est réel : les noms, les dates, les événements historiques. Mais les dialogues sont inventés, de nombreuses scènes sont reconstruites. Mon travail consistait à partir d’un fait (une crue, un décès, un pillage) et à imaginer ce que Marthe a pu ressentir. Je cherchais la vraisemblance émotionnelle. C’est là que le passage du documentaire à la fiction devient décisif : il faut transformer l’information en expérience sensible.

"Humaniser l’Histoire, c’était mon projet."

Finalement, la fiction ne sert-elle pas à appuyer la réalité ?

Exactement. L’imaginaire rend le réel plus tangible. Quand on apprend la Libération à l’école, on apprend une date. Dans le roman, je voulais qu’on sente l’euphorie du défilé… puis les bombes qui tombent la nuit même. Humaniser l’Histoire, c’était mon projet.

L’Hôtel Louisiane n’a-t-il pas été la meilleure école pour Marthe ?

Probablement. Elle perd un château dans son enfance, elle en retrouve un autre à Paris. L’hôtel devient son lieu de réparation, sa famille de substitution. Elle ne voyage presque pas, mais le monde vient à elle. Toutes les cultures, toutes les langues traversent ce bâtiment.

Hôtel Louisiane

Quelle a été la clé de son succès ?

Le sacrifice. Elle sacrifie sa maternité, sa vie intime, son sommeil. Elle travaille jour et nuit. Elle épouse presque par stratégie son deuxième mari pour conserver l’hôtel. C’est paradoxal, mais pour être libre, elle accepte un cadre.

L’hôtel est-il un contre-modèle ou un reflet de la société parisienne ?

C’est le reflet de la rive gauche intellectuelle. Mais sa singularité tient dans l’accueil inconditionnel. Marthe ne laisse pas une femme ou un mineur à la rue. Les artistes fauchés peuvent rester. Cette humanité fait du lieu un refuge.

Marthe à un rapport compliqué à la maternité. Finalement, est-elle une bonne ou une mauvaise mère ?

C’est une mère complexe. Elle aime profondément ses enfants, mais elle est entièrement prise par l’hôtel, par le travail, par la nécessité de tenir. Elle sacrifie du temps, de la présence, parfois une forme de douceur. Je ne voulais pas en faire une figure idéale. Elle protège ses enfants, elle les met à l’abri, mais il y a aussi de la culpabilité, des tensions. Sa maternité est traversée par son ambition et par les contraintes de son époque. C’est justement cette ambivalence qui la rend humaine.

"Madeleine Mazarin est une figure oubliée de la Résistance. Son évasion est digne d’un roman d’aventures. Je suis dans une démarche de réhabilitation des femmes effacées par l’Histoire."

Peut-on dire que l’hôtel l’a sauvée ?

Oui. Après chaque deuil (ses parents, son mari, son fils) elle se réfugie dans le travail. Les murs deviennent mémoire. Quitter l’hôtel, ce serait abandonner les fantômes.

La guerre a-t-elle indirectement accéléré l’émancipation des femmes ?

Oui, indéniablement. Pendant la guerre les femmes reprennent les commerces, gèrent les villes, prouvent leur capacité. Elles obtiennent le droit de vote. Marthe incarne cette émancipation silencieuse.

Juste avant la guerre, vous plantez le décor : monté des extrêmes partout en Europe, la IIIe République fragilisée… L’avez-vous décrit ainsi pour rester fidèle aux faits ou pour souligner que cela fait écho au climat actuel ?

Oui. J’assume ce parallèle. Je voulais montrer comment un climat fataliste peut préparer le terrain aux dérives. Raconter l’installation du fascisme, c’est rappeler que rien n’est jamais acquis. En racontant la montée des extrêmes, l’installation progressive du fascisme, les tensions sociales, j’ai compris à quel point ces années résonnaient avec notre époque.

Saint-Germain-des-Près Via Wikimedia Commons

Pourquoi remettre en lumière la résistante Madeleine Mazarin ?

Madeleine Mazarin est une figure oubliée de la Résistance. Son évasion est digne d’un roman d’aventures. Je suis dans une démarche de réhabilitation des femmes effacées par l’Histoire.

Pourquoi une grande partie des intellectuels choisissent de résider à l'hôtel et de travailler au café ?

Ils refusent les conventions bourgeoises. Ils ont un rapport différent à l’argent et à la propriété. Des lieux comme le Café de Flore deviennent leurs bureaux. C’est une vie collective, communautaire, ouverte.

"S’il fallait choisir un mot, ce serait ‘liberté'."

Peut-on dire que le Louisiane est finalement le personnage principal du roman ?

Oui. Au départ, je l’avais écrit comme une intention. Puis j’ai dû trouver comment le faire exister. J’ai joué le jeu de la personnification. Comme je suis convaincue que Marthe a un coup de foudre pour l’hôtel et que c'est quand même une grande histoire d'amour, c'était intéressant de le personnifier.

Que vous a apporté l’écriture de ce roman ?

Beaucoup de connaissances et puis surtout la découverte que j’aimais écrire l’Histoire. J’étais convaincue que je ne savais faire que de l’autofiction. Pour moi, la saga était un genre assez inaccessible. J'avais l'impression que c'était des schémas narratifs très complexes. Il y a tous ces personnages qu'il faut faire exister. Je n'étais pas sûre d'avoir ce sens du détail. Donc ça, là-dessus, ça m'a beaucoup intéressée.

Comment souhaitez-vous qu’il soit accueilli ?

J’aimerais qu’il rappelle l’importance du débat d’idées, de la liberté et de la création artistique. S’il fallait choisir un mot, ce serait “liberté”.

Pourquoi vous arrêter à la Libération ?

Parce que c’est une date d’espoir. Et parce que toute une génération de résidents le quitte après l’occupation. Certains reprennent leur vie d’avant, d’autres partent ailleurs. Il va forcément y avoir du renouveau. Cela me paraissait logique de m'arrêter là.

Pensez-vous nous raconter la suite de l’histoire dans un tome 2 ?

Probablement. Le retour des enfants, l’après-guerre, une nouvelle jeunesse… L’histoire du Louisiane ne s’arrête pas là…

"Hôtel Louisiane", Julie Duchatel, Éditions Michel Lafon.

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