PHOTOGRAPHIE

Vincent Rosenblatt livre un portrait bouillonnant de la scène underground brésilienne

Publié le

26 mai 2022

La rétrospective "Fever" en 75 photographies du travail de l’artiste Vincent Rosenblatt au sein des cultures urbaines de Rio de Janeiro et de la région de Belém do Pará, en Amazonie, est présentée à la galerie du Passage (Paris Ier) jusqu’au 29 juillet prochain.

Rio Baile Funk #038 Bonde dos Perversos Baile do Boqueirão do Passeio Rio de Janeiro, 2005 100 x 66 cm - édition 1/6 Impression Fine Art, papier baryté

Originaire de Rio de Janeiro, le photographe Vincent Rosenblatt présente plus de soixante-dix images pour son exposition "Fever" installée à la galerie du Passage (Paris Ier) jusqu’au 29 juillet prochain. C’est aussi l’occasion pour le photojournaliste, qui documente depuis 2005 la scène underground des Bailes Funk - le carnaval méconnu de la zone nord de Rio et la culture périphérique des métropoles brésiliennes, comme à Belém do Pará avec la scène de la Tecnobrega, de dévoiler le lancement, en France, de son premier livre de photographies : Rio Baile. "Depuis 2005, je dédie beaucoup de nuits aux bailes, au corps à corps avec les funkeiros. Je tente de préserver la mémoire fragile de ces rencontres, de dépeindre l’énergie, les gestes et les désirs d’une certaine jeunesse de Rio de Janeiro, du début du 21e siècle. Attiré irrésistiblement par le son scandé par les murs d’enceintes géants et la crudité des paroles qui ébranlent, à chaque baile, les fondements de la bienséance sociale et l’illusion d’une démocratie raciale brésilienne, j’ai découvert un autre Rio. Très vite, des DJ’s, MC’s et danseurs m’ont emmené de plus en plus loin, dans leurs favelas et périphéries, là où le funk se crée", explique-t-il.

Rio Baile Funk #22 Clube Boqueirão, Rio de Janeiro 2006 100 x 66 cm - édition 3/6 Impression Fine Art, papier baryté

En guise de rituel d’accueil, il leur fourni ses premières images – les protagonistes les publient sur les premiers réseaux sociaux existant avant Facebook et Instagram, sur les communautés en ligne de chaque baile et favela. Il organise, ensuite, des projections sur les murs des favelas et de la ville, souvent au sein des bailes, pour valider le travail auprès de ceux qu’il photographie. Le funk carioca est un kaléidoscope de rythmes, de rituels, de territoires et d’identités. Son travail tente de rendre compte des mouvements collectifs, des élans individuels et des détails corporels : les corps des funkeiros comme autant de manifestes de liberté. Qu’il soit guerrier, politique ou sexuel - le funk le touche, surtout quand il repousse les limites de la liberté d’expression. Comme la photographie, qui étend sans cesse le domaine du visible. Il s’interroge sur divers pans de son travail : Que nous autorisons-nous à photographier ? Où nous permettons- nous de reconnaître la beauté du monde ? Les funkeiros ont partagé avec lui la responsabilité et le danger de produire des images de lieux "interdits" de représentation, car stigmatisés par la presse et constamment menacés par la violence d’État. Ils savaient que les plus beaux bals étaient voués à la répression et à la destruction et que cette beauté éphémère devait être documentée.

Rio Night Fever #002 Massengo & Isabelly Festa BlackLux - Santa Teresa Rio de Janeiro 2018 100 x 66 cm - édition 3/6 Impression Fine Art, papier baryté

Ces dernières années, dans un contexte d’interdiction latente des bailes de favelas, une génération de jeunes producteurs noirs a réinventé les nuits de Rio. Dans des clubs populaires, les "fêtes noires" - Batekoo, Yolo Love Party et autres - ont amplifié la révolution du funk carioca : la célébration de l’identité et de la diversité sans discrimination pour créer, le temps d’une nuit, des espaces-temps sûrs pour vivre et rêver. Déferlant sur la ville en gangs, des hordes de clowns, improbables croisements entre Arlequin, poupée de chiffon, créatures hybrides de manga japonais, de films hollywoodiens et de guerriers africains terrorisent et font les délices des passants dans les favelas et périphéries de Rio de Janeiro, de la Zone Nord à la Zone Ouest. Les bate- bola semblent possédés par un esprit : il y a une origine afro-brésilienne dans la corporalité et le mouvement des clowns. Armés de ballons ovales qu’ils frappent au sol, sonnant comme des tirs d’armes à feu – renforcés par les salves de feux d’artifices, ce sont parfois des centaines de clowns qui miment l’affrontement en bandes rivales. C’est de là que leur viennent leur nom: Bate- Bola ("frappe-balle", en portugais).

Bate-bola #57 Turma Amídia, Olaria, Rio de Janeiro 2017 100 x 66 cm - édition 1/6 Impression Fine Art sur papier baryté

Tout dans leur apparence atteint les sens : la juxtaposition audacieuse de couleurs, la fluidité des costumes gonflés par des mètres et des mètres de tissus, les dessins pailletés, peints à la main ou sérigraphiés, le violent parfum à la fraise ou à la vanille dont ils s’aspergent. Le spectacle nous ramène à un état d’émotion primitive, rythmée par le bruit terrifiant qu’ils émettent, allié aux feux d’artifices et aux graves émis par les murs d’enceintes qui pulsent le funk carioca.  L'agressivité théâtralisée et symbolique des clowns est de l'ordre du simulacre et du jeu : une catharsis de la violence réelle qui traverse la ville et le pays. Ils sonnent comme le début d'une révolte ou d'une révolution qui prendrait d’assaut les rues. La rivalité - omniprésente - ne se limite la plupart du temps qu’à une rixe verbale. Cela fait partie du jeu. Les groupes scrutent et comparent leurs déguisements dans les moindres détails. Certains d’entre eux ont troqué le ballon ("vessie") contre une ombrelle ou une peluche pour afficher une humeur plus pacifique. Se moquer du costume de l’autre fait partie du jeu, lorsque deux groupes se croisent, se traitent de pauvres, de favelado et d'autres noms d’oiseaux, critiquant le matériel ou la finition du déguisement du rival. La lutte des classes est explicite, mais les humbles veulent être respectés. Un costume cher n'est pas synonyme de beauté, loin de là. Hors de la période du carnaval, les chefs des groupes se félicitent et s'encouragent mutuellement dans des groupes sur WhatsApp, échangent des conseils techniques et fournisseurs.

Bate-bola #138 Cohab de Realengo, Rio de Janeiro 2020 100 x 66 cm - édition 1/6 Impression Fine Art sur papier baryté

Depuis des décennies, des familles de la périphérie de Belém font construire leurs "Aparelhagens" - boîtes de nuit ambulantes à l’air de fêtes foraines, transportées par camions d’un bout à l’autre de la ville ou jusqu’aux villages les plus difficiles d’accès de cet est amazonien. Les musique traditionnellement exécutée sont le Funk Carioca, le Brega Funk du Nordeste et la musique née à Belém - la Tecnobrega – évolution de la Brega – souvent stigmatisée par les élites locales, considérée comme un sous-genre musical : Brega est synonyme de "mauvais gout". Pourtant les "Aparelhagens" ont un public captif, leurs fan-clubs et déplacent les foules de tous âges. Au début des années 2000, l’irruption de la technologie – les ordinateurs personnels – Internet et ses softwares d’édition musicale – provoque un renouveau et une évolution drastique des machines et de la musique : l’accélération du rythme (les musiques sont exécutées à 180 BPM) et une nouvelle façon encore plus rapide et acrobatique de danser en couple. Du côté des machines, les familles traditionnelles de la fête on compris l’évolution en lançant des "appareils" toujours plus futuristes : le Superpop - "l’aigle de feu de l’Amazonie", Rubi "la navette du son", le puissant Tupinambá (nom d’un des peuples amérindiens présent avant la colonisation) ou encore le Principe Negro se partagent les faveurs de centaines de milliers de jeunes issus principalement des périphéries de Belém. Au tournant des années 2010, de nouvelles machines géantes se disputent la place de favoris des cœurs : le Crocodilo ou encore le Badalasom – le Buffle du Marajó. Intercesseurs de la catharsis musicale et des corps en mouvements, les machines reçoivent le culte que la jeunesse, génération après génération leur vouent, dans l’état du Pará.

Rio Baile Funk #78 Dayane Volta Redonda, Rio de Janeiro 2006 100 x 66 cm - édition 1/6 Impression Fine Art, papier baryté

L’exposition "Fever" est à découvrir à la galerie du Passage jusqu’au 29 juillet prochain.

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