INTERVIEW
Publié le
15 mai 2026
u.r.trax est une artiste qui s’intéresse à l’essence de son art, et garde le cap : la musique électronique est libertaire, sans limites ni carcan, et l’on crée autant pour soi que pour la transe, commune et intime, qu’elle procure. C’est cette boussole qui la mène jusqu’à la Station Gare des Mines, le 16 mai, pour la release party de son EP the party is where u.r., sorti le 24 avril dernier. Compositrice, productrice et DJ, u.r.trax a collaboré avec Nina Kraviz, Vladimir Dubyshkin et a signé la musique d’un défilé Coperni. Une accélération qui, contrairement à ce que cela provoque parfois, a fini par la rapprocher d’elle-même, jusqu’à cette composition. Rencontre avec une artiste qui interroge son environnement, cherche des portes de sortie puis finit par créer ses propres entrées. Leçon : ne pas sous-estimer le pouvoir de la fête.
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Votre EP est sorti le 24 avril. S’il marque un “commencement”, avec plus de questions que de réponses, est-ce qu’il y a quelque chose que vous êtes sûre de laisser derrière vous ?
Je ne dirais pas que c’est une vraie fracture, je pense que c’est une évolution. Ce que “je prends” d’avant, c’est l’expérience du dancefloor, de la techno, de ma carrière de DJ, pour l’amener dans un format plus hybride, que ce soit dans le club ou hors du club.
“C’est YouTube qui m’a ouvert les portes de la vie !”
À 16 ans, vous jouez pour la première fois. À 14 ans, c’est votre première soirée techno. Comment vous êtes-vous intéressée à ce milieu aussi jeune ?
Même avant 14 ans, je m’intéressais beaucoup à ça. Je me rappelle, j’avais 10-11 ans, je regardais les aftermovies de festivals sur YouTube. J’avoue, je ne sais pas s’il y a une explication ou un moment déclencheur.
Il n’y a pas quelqu’un dans votre entourage qui vous a lancée là-dedans très jeune ?
Non, c’est Internet. J’étais au fin fond de ma campagne. C’est YouTube qui m’a ouvert les portes de la vie !
"C’est vraiment la culture, l’objet de la fête qui m’a toujours obsédée."
Et au-delà du son, c’est aussi la culture, j’imagine, qui vous a attirée à ce moment-là, à 14 ans, 16 ans ?
Oui, exactement ! J’ai toujours fait de la musique, mais c’est vraiment la culture, l’objet de la fête qui m’a toujours obsédée. Je me souviens qu’à l’époque, il y avait un site qui s’appelait SoonNight. C’étaient les reports photos des soirées et je n’avais jamais connu ça moi-même, donc j’allais voir les photos. L’objet de la fête, même via des lectures académiques, m’attire depuis toujours.
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"Il y a une tension qui m’a toujours obsédée dans la rave : on peut être très seule, dans un état méditatif, immersif, et parallèlement faire l’expérience de la foule, de l’ensemble."
Et aujourd’hui, vous diriez que ce sont les mêmes choses qui vous obsèdent qu’il y a 10 ans ?
Oui, il y a une tension qui m’a toujours obsédée dans la rave : on peut être très seule, dans un état méditatif, immersif, et parallèlement faire l’expérience de la foule, de l’ensemble. C’est pour cette raison que je veux faire ça toute ma vie. On peut explorer son individualité et vivre ça collectivement, contrairement à d’autres pratiques de la fête plus mainstream.
Et justement, en explorant de nouvelles sonorités et alliances, est-ce que vous aimeriez également faire évoluer les façons dont on fait la fête ?
Je ne pense pas que c’est quelque chose qui a vocation à évoluer, c’est un invariant civilisationnel. Depuis la préhistoire, on s’est toujours rassemblés pour communier et transcender ensemble. Avant que la techno existe, avant que tout existe, et je pense que ça n’a pas bougé. Dans la culture rave de base, il y a une célébration de toute une palette de couleurs musicales qui, je trouve, se perd un peu quand on va vers une industrialisation. D’où l’intérêt de faire ce statement : “Ok, mais dans mon EP, un track ne ressemble pas à l’autre.” C’est une célébration de la diversité et de l’ouverture esthétique.
“Le DJ peut être exceptionnel, si la crowd (foule) est nulle, la fête est nulle. C’est grâce à eux la fête. ”
Il y a la map interactive aussi, liée à l’EP, une cartographie mondiale des personnes, des playlists et des scènes. Est-ce que vous pouvez me parler de ça ? Qu’est-ce que vous avez voulu faire ?
Je réfléchissais à une manière de documenter ma vie, sans faire le truc classique de : Je joue et je poste une vidéo de mon set sur Instagram. Je trouve que c’est manquer de respect à la puissance que c’est. Et au fil de mes dates, il y a des gens qui reviennent une fois, deux fois, trois fois, et des relations se créent. Ce qui me pousse à faire ce que je fais, c’est ce désir de communion. J’avais envie de rendre hommage à ceux avec qui ça a connecté. Ça a commencé avec une fille que j’avais rencontrée à San Francisco qui m’avait envoyée une playlist parce qu’elle était d’origine égyptienne. Je lui disais : “Vas-y, j’écoute grave des musiques du Moyen-Orient en ce moment. T’as des trucs d’Égypte à m’envoyer ?” Et elle m’a fait une playlist par année, par genre, quelque chose d’hyper travaillé. J’avais envie de faire une série, en tout cas, quelque chose autour de ça. C’est le point de départ de cette map. Cette plateforme pour, un, documenter et deux, rendre hommage à la crowd (foule), les remettre un peu au centre de l’histoire parce que c’est grâce à eux la fête. Le DJ peut être exceptionnel, si la crowd est nulle, la fête est nulle.

Vous avez dit : "Quand t’es DJ, plus tu montes, moins la musique compte". Vous avez commencé très jeune : est-ce que le fait d’avoir transformé votre passion en métier a parfois créé une distance avec la musique ? C’est quelque chose d’assez universel.
Je n’échappe pas à la règle. Bien sûr que ça a pu créer des conflits internes mais, en l’état, je sais que ma priorité, c’est de proposer quelque chose d’intéressant et quelque chose de qualitatif, avec du cran. Ce n’est pas nécessairement ça qui va produire un quelconque succès, mais je suis totalement en paix l’idée. J’ai choisi ma priorité : ma pratique plus que ma carrière. Et si ma carrière se développe, c’est bien. Sinon, au moins, j’arrive à me regarder dans la glace.
“La musique, c’est tellement intime et sacré que j’arrive à la partager qu’avec d’autres meufs.”
Vous évoquiez une scène parfois trop formatée. Ça peut être paradoxal pour des gens qui connaissent de près ou de loin cet univers et qui se disent que justement, c’est libre. À quoi pensez-vous concrètement quand vous parlez de scènes un peu trop formatées ?
Pour répondre à ce que tu viens de dire, la musique électronique, par essence, c’est libre. Mais aujourd’hui, est-ce que c’est cette liberté qui va être célébrée et transformée en succès ? Ce n’est pas le cas. Et quand je parle de scènes, je parle de l’industrie qui va mettre en valeur des propositions que j’appelle un peu pré-packagées. Aujourd’hui, tu vas payer 40 euros et tu verras ce pour quoi tu as payé, on est sur de l’entertainment, pas sur un truc culturel, et that’s fine, c’est juste que moi, je ne participe pas à ça.
Vous diriez que c’est à partir de quand que ça s’est un peu transformé ?
Je pense qu’on peut parler du Covid. C’est communément accepté de dire que ça a été un grand shift.
Vous avez multiplié les collaborations, notamment avec Nina Kraviz. Est-ce que vous décririez la scène électronique comme un milieu sorore ?
De ma position, extrêmement. C’est quelque chose qui est très important pour moi et très naturel. La musique, c’est tellement intime et sacré que j’arrive à la partager qu’avec d’autres meufs. Quand je suis dans le studio, en général, il n’y a que des meufs. Et là, sur ma soirée du 16 mai à la Station, j’ai mis que mes copines avec qui je collabore. Je ne l’ai pas fait exprès, mais on a un line-up 100 % meufs, 100 % BIPOC, 100 % LGBT, mais c’est juste moi et mes potes !
"J’esquive quelqu’un qui me parle sur le dancefloor : No talking on the dancefloor !"
Oui, c’est naturel.
C’est hyper important pour moi de sceller des liens entre meufs ou entre minorités de genre, etc... Donc je travaille activement à créer ça autour de moi. Mais il y des femmes qui se tirent dessus aussi. Mais autour de moi, il n’y a pas de ça et je n’ai pas envie qu’il y ait de ça.
Qu’est-ce que vous esquiveriez quand vous faites la fête ?
Quelqu’un qui me parle sur le dancefloor. No talking on the dancefloor !
"the party is where u.r" , u.r.trax, disponible partout.
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