INTERVIEW

Thibault Cauvin : "Mon invitation est simple : se donner le plaisir de ralentir et d’apprécier pleinement les choses."

Publié le

2 février 2026

A l’occasion de la sortie de son album Alter Ego le 30 janvier dernier, Thibault Cauvin nous plonge dans un univers poétique où chaque note fait le lien entre les cultures et les émotions. Qualifié de "guitariste le plus titré au monde", il y raconte ses 20 ans de voyages à travers 15 rencontres éphémères, autant de moments qui ont façonné sa musique et son regard sur le monde.

Thibault Cauvin ©Rankin

Votre album Alter Ego vient de sortir. Pourquoi avoir choisi ce titre ?

Cet album fait écho à un roman que j’ai publié il y a quelques mois. Ce livre retrace 15 rencontres éphémères avec des gens du bout du monde, des rencontres qui ont changé ma manière de voir la vie. Pendant 20 ans, j’ai voyagé comme un "nomade", sans maison, ni appartement, simplement accompagné de ma guitare et d’une petite valise. J’ai joué dans plus de 130 pays et donnais des concerts tous les 3-4 jours que ce soit à Séoul, à Tokyo ou ailleurs. Au fil des années, certaines de ces rencontres sont restées gravées en moi. Il y a un an, je suis parti sur une merveilleuse petite île italienne qui s’appelle Salina, et c’est là que j’ai écrit le récit de ces 15 rencontres éphémères. De ce livre est né Alter Ego, un album conçu comme un hommage à ces personnes que je ne connaissais pas, que je n’ai jamais revues, mais en qui se cachait une part d’humanité très forte. C’est un disque habité par les couleurs d’ailleurs, la poésie du lointain et une certaine douceur. Le titre renvoie à ces prénoms, à ces visages qui ont résonné en moi comme des alter ego. Mon espoir, c’est que les auditeurs puissent ressentir cette même connexion en écoutant l’album.

Vous avez donné des concerts dans plus de 130 pays et obtenu de nombreuses récompenses qui font de vous "le guitariste le plus titré au monde" à seulement 20 ans. Comment cette exposition précoce a-t-elle influencé votre manière de créer la musique ?

Ce qui m’a plu dans toutes ces compétitions, c’est l’intensité de l’expérience. Je l’ai vécue un peu comme certains adolescents rêvent de conquérir le monde. Moi, je voulais devenir, d’une certaine manière, le "plus Grand guitariste du monde". C’était un peu un rêve d’ado. Ces concours reposaient sur une véritable quête de virtuosité et de performance, avec des partitions toujours plus complexes et exigeantes. A l’âge de 20 ans, grâce aux prix que j’ai obtenus, j’ai commencé à donner beaucoup de concerts. Et là, j’ai suivi un chemin presque inverse. J’ai compris qu’à force de jouer des partitions de plus en plus techniques et difficiles, on finit par s’isoler. Or, ce qui me plaît profondément, c’est de jouer pour les gens. Fédérer, raconter des histoires, créer des liens. En conservant ce jeu, j’ai cherché à toucher davantage, à proposer une musique de plus en plus universelle.

"J’accorde parfois ma guitare classique de manière totalement innovante afin de faire émerger de nouvelles sonorités."

Vous vous définissez comme un artiste "nomade", en quête d’aventures et de sonorités d’ailleurs, comment avez-vous choisi les émotions ou les "alter ego" que vous vouliez traduire dans cet album ?

Il y aurait pu en avoir beaucoup d’autres ! J’ai passé beaucoup de temps à rassembler ces 15 personnes, ces histoires qui ont eu l’impact le plus fort sur ma vie. Chacune de ces réflexions sont porteuses d’un message, d’une pensée particulière. Je voulais construire quelque chose de riche et de complet, aussi bien sur le plan géographique qu’artistique. L’idée était d’avoir des couleurs différentes, de partir à la découverte du monde…

Thibault Cauvin ©Rankin

Cette idée se retrouve également sur la pochette de l’album, avec ce mélange de couleurs et ces références aux différents pays.

Exactement. Je voulais qu’il y ait ce parfum de voyage, des clins d’œil à certains pays, à certains personnages pour ceux qui ont pu lire le livre. L’idée était que la pochette soit rayonnante, impactante, qu’elle interpelle immédiatement et donne envie d’entrer dans l’univers et de l’écouter.

L’album a été écrit en collaboration avec votre frère, Jordan Cauvin. Qu’apporte ce lien familial à votre écriture musicale ?

Ce qui est merveilleux, c’est à quel point nous sommes connectés. On se comprend immédiatement. Nos différences sont réelles, mais elles sont justement très enrichissantes. L’échange est rapide, fluide, nourri de références communes… C’est un véritable jeu de ping-pong dans l’écriture, très efficace. Jordan est davantage l’orfèvre. Il entre dans le détail de chaque note, sculpte chaque porté pour atteindre une harmonie parfaite. Il est passionné par ce travail minutieux, raffiné. De mon côté, j’insuffle plutôt les idées, les élans, les couleurs. Mon approche est plus instinctive, avec une vision plus globale, là où la sienne est plus précise, plus ciselée.

"La guitare est nourrie du monde et des sonorités d’ailleurs et elle reste la passerelle entre mon cœur et ceux qui m’écoutent."

A l’écoute d’Alter Ego, on ressent une envie d’évasion, comme un départ au large sans retour. On perçoit aussi une volonté constante de repousser les limites du répertoire classique, est-ce le cas ?

Absolument ! D’ailleurs, j’accorde parfois ma guitare classique de manière totalement innovante afin de faire émerger de nouvelles sonorités. Sur certains titres de l’album, j’ai même mis de côté la guitare classique pour la première fois, afin d’explorer d’autres couleurs instrumentales. Par exemple sur "Richard" et "Leïla", je joue une guitare à douze cordes, un instrument assez extraordinaire ! Chaque corde est doublée, ce qui donne un son complètement enivrant... Les cordes métalliques apportent aussi une brillance particulière et ouvrent de nouvelles possibilités sonores. J’utilise également une troisième guitare, proche d’un ukulélé à six cordes. Elle se rapproche de la guitare classique, mais avec un son plus enfantin, naïf, très fragile. Tout cela participe à repousser les limites. J’ai ce côté explorateur, cette envie d’aller toujours un peu plus loin, comme dans mes voyages. L’album a été enregistré et produit par un ingénieur du son anglais, David Wrench, véritable sculpteur de son. Il a passé énormément de temps à positionner les micros, à travailler les réverbérations et une multitude de détails très subtils. Les amoureux du son sauront apprécier ce travail minutieux, signé par l’un des grands artisans du son d’aujourd’hui.

Ah oui, vous avez enregistré en Norvège…

Oui, les lieux comptent énormément pour moi, ils sont une source d’inspiration essentielle. Comme l’album fait écho au roman écrit sur une petite île italienne, j’aimais l’idée d’un miroir. Enregistrer cette fois sur une île norvégienne, de l’autre côté de l’Europe. Nous avons passé un mois dans un studio posé sur un rocher face à la mer, un cadre magnifique…

Au-delà de votre univers musical, on remarque un style vestimentaire très coloré mélangé à un style plutôt "classique". Est-ce pour vous une autre manière de vous exprimer ?

Tout à fait. J’aime beaucoup la transversalité entre les arts. Par exemple, le peintre que j’adore, qui s’appelle Alexandre Humbert, a réalisé les portraits des quinze personnages du roman. Il y a Leïla, que j’ai rencontrée en Algérie, son récit dans le livre, le morceau "Leïla" sur l’album et son portrait peint. J’aime ces échos entre les formes artistiques. La mode est aussi un langage qui me parle beaucoup. C’est souvent la première chose qu’on perçoit chez quelqu’un et je trouve que c’est une belle source d’expression. Suite à mes nombreux voyages, j’ai développé un attachement particulier à certains objets. J’aime choisir des tissus, des couleurs, des matières qui invitent au voyage et racontent une histoire.

"Mon invitation est simple : se donner le plaisir de ralentir et d’apprécier pleinement les choses."

La guitare vous accompagne depuis l’enfance. Quelle histoire raconte-t-elle aujourd’hui ?

Elle est nourrie du monde et des sonorités d’ailleurs et elle reste la passerelle entre mon cœur et ceux qui m’écoutent. J’ai voyagé partout avec elle. C’est un instrument exceptionnel, fabriqué par Vincent Minique, un merveilleux luthier de Bordeaux. Chaque instrument y est un véritable trésor.

Lors du dernier Hyper Weekend Festival, vous avez partagé la scène avec le rappeur Youssoupha et la chanteuse Nach. Quelles sensations vous a procuré le fait de participer à cet événement et de chanter aux côtés de ces artistes ?

Le Hyper Weekend Festival est un événement sublime qui célèbre l’éclectisme, la diversité, et la créativité dans la musique, des valeurs qui résonnent profondément en moi. Avec Youssoupha, nous avons enregistré un morceau ensemble, "Vivre ou Survivre" de Balavoine, réinventé à notre façon. J’adore les duos un peu atypiques, le mélange du rap de Youssoupha et de ma guitare classique a donné quelque chose d’inattendu et, je crois, de très joli sur scène. Quant à Nach, que j’apprécie beaucoup, c’est toujours un plaisir de se croiser et de jouer ensemble.

Vous vous produirez le 4 juin prochain à l’Opéra Garnier. Comment prépare-t-on un concert dans un lieu prestigieux ?

C’est un rêve d’enfant, lié à toute l’aventure d’Alter Ego. L’un des titres de l’album, "Wong", renvoie à un personnage du roman, un chauffeur de taxi à Hong Kong. C’est indirectement lui qui, il y a plus de 20 ans, m’a donné l’idée de jouer à l’Opéra Garnier. Vingt ans plus tard, la boucle est bouclée et ce rêve d’adolescent devient réalité. Ce sera aussi la première fois qu’un concert de guitare se tient à l’Opéra, un événement inoubliable. Cette date s’inscrit dans une très belle tournée qui me mènera également à l’Opéra de Reims, au Grand Théâtre d’Angers, à Bordeaux, Lille, Bruxelles…

Que faut-il esquiver, selon vous, dans la musique ?

Plus qu’esquiver, j’inviterais à vivre et à prendre le temps. Aujourd’hui, tout va tellement vite qu’on ne savoure plus une musique, un tableau ou un plat cuisiné. La musique de cet album, elle, prend son temps. C’est un voyage, il faut s’y installer, être prêt à rêver. Ce n’est pas quelque chose qui se consomme en trois secondes, comme sur Instagram. Mon invitation est simple : se donner le plaisir de ralentir et d’apprécier pleinement les choses. Ce disque invite à ça.

"Alter Ego", Thibault Cauvin, disponible partout.

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