INTERVIEW

Rencontre avec Andrea Peña, lauréate du CHANEL Next Prize 2026

Publié le

2 mai 2026

Andrea Peña, chorégraphe colombo-canadienne et lauréate du CHANEL Next Prize, trace les contours d'une pratique qui refuse de se laisser saisir. Entre Montréal et Paris, entre danse, design industriel et mémoire ancestrale muisca, elle compose des univers où le corps n'obéit pas mais négocie avec l'espace, la matière, l'histoire. Rencontre avec une artiste qui fait de l'hybridité une méthode, et de l'instabilité une éthique.

Andrea Peña ©DR

Vous êtes la première artiste colombienne et canadienne à recevoir le CHANEL Next Prize. Qu'est-ce que cette double reconnaissance géographique signifie pour vous ?

J’ai toujours existé entre plusieurs géographies, entre plusieurs pays, entre plusieurs lieux. Sans jamais appartenir complètement à une culture, ni ici ni ailleurs. En grandissant entre Bogotá, Vancouver, Montréal et San Francisco, j’ai constamment dû apprendre à me comprendre dans ces paysages en mutation, en intégrant d’autres cultures et d’autres façons de voir le monde dans mon identité. Ainsi, cette double reconnaissance, en tant qu’artiste latino-américaine et nord-américaine, est pour moi liée à cette tension et à cette complexité de l’hybridité socioculturelle. Elle reflète les contextes fluides qui m’ont façonnée ainsi que mon travail. La Colombie, par exemple, a profondément marqué ma relation à la mémoire, à l’ancestralité, et au corps en tant qu’entité historiquement chargée au sein d’une conscience collective. Le Canada, quant à lui, s'inscrit dans un système institutionnel beaucoup plus occidental, tant sur le plan culturel qu’esthétique et dans la vie quotidienne. Je suis fascinée par cette idée de créer des ponts entre les Amériques, où l’identité n’est jamais fixe mais toujours en négociation.

"Mon travail est peut-être perçu comme radical parce qu’il cherche à déstabiliser et à confronter le public."

Votre pratique articule chorégraphie, design industriel et mémoire ancestrale colombienne, trois univers qui semblent a priori éloignés. Comment sont-ils nés ensemble dans votre travail ?

Intuitivement, ces dimensions n’ont jamais été séparées pour moi. Ce sont différentes manières de comprendre la matérialité, la structure et l’incarnation. Le design industriel m’a appris à construire des systèmes, à penser à travers la matière, l’espace et les contraintes. Il m’a aussi permis de voir la chorégraphie dans la vie quotidienne : par exemple, les systèmes de production en usine qui imposent des répétitions corporelles aux travailleurs, ou encore la manière dont notre corps s’adapte à la conception d’une voiture. Ces situations sont déjà des gestes chorégraphiques. Par ailleurs, mon lien à la mémoire ancestrale colombienne insiste sur le fait que le corps porte des histoires qui ne peuvent être abstraites. Dans la tradition Muisca (une communauté indigène), la matière est perçue comme vivante. L’artisan lui donne forme et vie. Humains et non-humains coexistent comme des entités sensibles. C’est cette cohabitation qui m’intéresse : une chorégraphie où l’enjeu n’est pas les pas, mais les manières d’exister dans l’espace et le temps. La chorégraphie devient alors un lieu de rencontre entre matière, corps et temporalité. J’y conçois des systèmes destinés à être perturbés et réinventés à travers l’expérience vécue des interprètes. Par exemple, dans SACRA, créée pour Ballet BC, 20 danseurs sont reliés par des harnais et doivent gérer en temps réel le poids des autres. Ce n’est pas une chorégraphie que l’on exécute mécaniquement : il faut écouter, décider, réagir. L’œuvre explore aussi le "corps du travail", c’est-à-dire les langages chorégraphiques imposés aux corps du Sud global à travers l’exploitation.

Le CHANEL Next Prize distingue des artistes qui "repoussent les frontières de la pratique contemporaine". Où situez-vous ces frontières dans votre propre discipline ?

Les frontières apparaissent dès qu’une forme devient fixe ou lisible. Mon travail n’est jamais stable : il change selon le contexte. Je cherche à résister à la lisibilité du corps, à créer des situations où il échappe à l’interprétation. Il ne s’agit pas seulement de franchir des frontières, mais de déstabiliser les conditions qui les produisent. En tant qu’artiste queer, je m’intéresse à "queeriser" non seulement les corps, mais aussi les espaces, les relations et les formes de coexistence. Je pense aussi que la danse perd aujourd’hui sa capacité critique, influencée par les tendances des réseaux sociaux et une esthétique facilement consommable. Il est essentiel de continuer à questionner profondément notre médium. Je ressens la responsabilité de créer des espaces de pensée critique, d’aborder des sujets complexes liés à notre condition humaine. Mon travail est peut-être perçu comme radical parce qu’il cherche à déstabiliser et à confronter le public.

Andrea Peña & Artists existe depuis 2014. Comment la compagnie a-t-elle évolué depuis sa fondation, et qu'est-ce qui reste constant dans son ADN ?

Andrea Peña & Artists a grandi en échelle, en complexité et en rayonnement international, mais son essence reste la même. Je l’ai toujours pensée comme un laboratoire : un espace d’expérimentation qui teste les limites de notre pratique. Un lieu plus proche d’un studio de design que d’une compagnie de danse traditionnelle. Nous travaillons avec l’échec, avec l’incertitude. Nous posons plus de questions que nous n’apportons de réponses. Ce qui reste constant : l’hybridité, le travail collectif et une pratique qui ouvre des questionnements plutôt qu’elle ne les résout.

"J’ai présenté mon travail dans de nombreux pays, et chacun d’eux m’a transformée en tant qu’artiste."

Vos créations sont décrites comme des univers immersifs déployés dans des environnements construits et scénographiés. Comment pensez-vous la relation entre le corps du danseur et l'espace architectural ?

Je considère l’espace comme une force active, pas comme un simple contenant. Il impose des conditions au corps. Les éléments scénographiques ne sont pas décoratifs : ce sont des სისტემes avec lesquels les interprètes doivent composer. Ils font partie intégrante de la chorégraphie. Le corps est en dialogue constant avec ces forces, et c’est dans cette négociation que surgissent transformation et rupture. Ce qui m’intéresse, c’est de voir des personnes réelles prendre des décisions réelles, plutôt que reproduire quelque chose de prédéterminé.

La compagnie a fait ses débuts au Royaume-Uni en 2025 au Sadler's Wells East. Que représente cette scène pour vous, et comment abordez-vous les tournées internationales ?

La scène internationale a toujours été mon espace naturel. Chaque œuvre dialogue différemment avec chaque public. J’ai présenté mon travail dans de nombreux pays, et chacun d’eux m’a transformée en tant qu’artiste. Ces expériences font partie intégrante de mon parcours.

Le prix s'accompagne de 100 000 euros et d'un programme de mentorat sur deux ans. Quels projets ou prises de risque ce soutien va-t-il rendre possibles ?

Il crée de l’espace , matériel et mental pour prendre des risques. Il me permet de ralentir les processus, d’approfondir la recherche et de développer des idées plus fragiles, encore incomplètes.

"J’ai été frappée par les similitudes entre les artistes sélectionnés à la Biennale de Venise : une exigence forte, mais aussi une sensibilité culturelle propre à chacun."

Vous travaillez entre Montréal et Paris. Comment ces deux villes nourrissent-elles votre pratique différemment ?

Montréal est un lieu d’ouverture radicale, propice à l’expérimentation et à l’échec. Paris, en revanche, opère à une autre échelle : les idées y sont plus ambitieuses et dialoguent avec d’autres disciplines comme la mode ou les arts visuels. Entre ces deux villes, je construis un rythme hybride : un espace sécurisé pour expérimenter, et un autre pour penser à grande échelle.

Vous serez réunie avec les neuf autres lauréats lors de la Biennale de Venise en mai. Qu'attendez-vous de cette rencontre avec des artistes issus de disciplines si variées ?

J’ai été frappée par les similitudes entre les artistes sélectionnés : une exigence forte, mais aussi une sensibilité culturelle propre à chacun. Je suis curieuse de découvrir d’autres manières de penser et de créer, notamment en dehors de la danse. Ces rencontres révèlent nos angles morts et créent des affinités inattendues.

Vous avez reçu le New Choreographies Award à la Biennale de Venise en 2023, puis le Ballet BC Choreographer Award en 2024, et maintenant le CHANEL Next Prize. Comment vivez-vous cette séquence de reconnaissances successives, et qu'est-ce qu'elles changent, ou ne changent pas, dans votre façon de travailler ?

Ces reconnaissances apportent visibilité et opportunités, mais elles ne changent pas fondamentalement mon travail. Elles participent cependant à ouvrir des espaces pour les artistes Latinx sur la scène internationale. Elles permettent aussi à des perspectives queer, décoloniales et ancestrales de devenir centrales dans le paysage artistique. Elles renforcent surtout ma responsabilité de continuer à explorer des idées complexes.

Enfin, le média s’appelle S-quive. Qu’est-ce que vous esquivez dans votre art ?

J’évite la résolution et les significations fixes. Je cherche à créer des situations ouvertes, complexes, qui ne peuvent pas être comprises en une seule lecture. Je préfère que le public reste dans cette tension, dans cette hybridité ; un espace de complexité plutôt que de conclusion.

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