INTERVIEW

Naïka : "Ma première source d’inspiration, c’est l’émotion."

Publié le

20 février 2026

Née à Miami de parents haïtiens, ayant grandi aux quatre coins du monde, Naïka porte en elle une mosaïque culturelle qui irrigue chaque note de son premier album Eclesia, disponible depuis ce vendredi. Révélée sur la scène internationale avec son titre "Sauce" en 2019, cette artiste aux multiples facettes — chanteuse, globe-trotteuse, et collaboratrice de maisons comme Fendi ou Maison Margiela — s'impose aujourd'hui comme une voix singulière à la croisée du kompa, du R'n'B et de la pop. Un carrefour d'influences que l'on retrouve jusque dans son interprétation habitée de "Woman" de Doja Cat pour la Recording Academy, preuve de sa capacité à s'approprier un titre fort pour mieux révéler sa propre identité. Avec Eclesia, elle veut emmener l'auditeur dans un voyage fait de diversité et de connexion entre les cultures. Fin février, elle débutera sa tournée éponyme — déjà presque sold-out —, avec notamment deux dates à Paris, le 5 mars à l'Élysée Montmartre et le 8 mars à la Salle Pleyel.

Naïka ©Valentin Fabre

Votre album Eclesia est sorti ce vendredi. Qu’avez-vous voulu exprimer ou démontrer à travers ce projet ?

Pour moi, ce projet, c’est mon premier album, donc une vraie introduction à qui je suis. C’est une introduction au monde dans lequel j’évolue, aux différents sons qui m’ont élevée et qui m’ont bercée. On y retrouve des kompas haïtiens, des chansons du répertoire classique français, mais aussi des sonorités afro avec lesquelles j’ai grandi. Il y a également une forte influence pop, mêlée à du R’n’B, qui m’a formée et qui constitue la base de tout ce que je fais. Tout repose sur une fondation pop, nourrie par mes influences personnelles et mon identité. Je voulais vraiment que cet album soit une présentation au monde : montrer qui je suis et ce que je peux proposer artistiquement. C’est aussi une manière d’explorer les différents univers dans lesquels j’aime me perdre.

Dans Eclesia, vous chantez en plusieurs langues et on ressent fortement les influences caribéennes, notamment dans des titres comme "One Track mind", "What a day" ou encore "Soleil". C'est important pour vous de représenter toutes les facettes de votre identité dans votre musique ?

Oui, c’est très important pour moi de me présenter aux gens et qu’ils comprennent pourquoi ma musique est telle qu’elle est et qui je suis en tant qu’artiste. J’ai eu le privilège de grandir aux quatre coins du monde à cause du travail de mon père. C’était une expérience très intense, dans le sens où ce n’était pas toujours facile, surtout en tant qu’enfant, de devoir tout quitter et recommencer dans un pays dont tu ne connais ni la culture ni les repères. Mais en même temps, c’est tout ce que j’ai toujours connu. C’est une expérience à laquelle je reste profondément attachée pour sa richesse. Il y a quelque chose d’enrichissant, même si elle m’a aussi amenée à traverser une forme de crise identitaire. J’ai donc eu un peu de mal à comprendre et à me situer dans le monde pour avoir ce sentiment de vraie communauté. Aujourd’hui, ma fanbase et mes amis m’ont permis de retrouver ce sentiment de communauté. Chez moi, ce sont les autres. Ça n’a jamais été un lieu précis ou une terre en particulier, mais quelque chose de fragmenté, réparti entre plusieurs endroits. Je retrouve ce sentiment de home à travers les autres et à travers des choses différentes.

"Même aujourd’hui, alors que je suis arrivée au bout de cet album, je réalise que je ne suis déjà plus la même personne, ni la même créatrice qu’au début de ma carrière."

C’est quelque chose qu’on ressent en vous écoutant, notamment dans votre titre "Message in a bottle" qui me semble particulièrement émotionnel.

Oui, c’est un titre très vulnérable. Il y en a d’autres qui le sont aussi, mais avec une énergie différente. Par exemple, "Barely Barely" est aussi une chanson vulnérable, mais tu te laisses embarquer par le rythme et les mélodies. "Soleil", bizarrement, est également très vulnérable pour moi, tout comme "What a Day". Mais c’est vrai que "Message in a Bottle" a une énergie plus versante, plus vulnérable…

Naïka ©Valentin Fabre

Quelle chanson dans ce projet représente, selon vous, la version la plus intime de vous ? Est-ce que ce serait "Message in a bottle" ?

Franchement, c’est une bonne question. On m’a souvent demandé quelle était ma chanson préférée, mais jamais laquelle était la plus intime. Pour moi, c’est toujours difficile de choisir ma préférée. Mais c’est vrai que quand la question est plus ciblée, plus intime, je dirais que c’est celle-ci.

Si ton album devait être un lieu, lequel choisiriez-vous ?

C’est une réponse qui me surprend moi-même, mais je dirais peut-être les États-Unis. C’est un pays qui représente ce carrefour culturel, même si aujourd’hui, la situation laisse entendre une autre idée donc God bless Bad Bunny ! Les États-Unis restent un pays profondément marqué par la diaspora, construit sur l’immigration et où l’on retrouve une richesse culturelle incroyable. C’est un pays qui compte énormément pour moi, parce que j’y suis née, à Miami. Quand j’y suis retournée plus tard, j’ai réalisé à quel point cette ville est un véritable point de rencontres entre différentes cultures. Elle est bouillonnante, vivante et I love it. J’ai également étudié à l’université de Boston. C’était ma première véritable expérience des États-Unis, outside of Miami. C’est un vrai mélange culturel et je pense que mon album reflète cette même pluralité.

Depuis la sortie de votre titre "Sauce" en 2019, votre carrière a pris une dimension internationale. Comment avez-vous évolué artistiquement ?

Ce que je remarque avant tout, c’est que je suis constamment en train d’apprendre. Je me considère toujours comme une étudiante dans tout ce que je fais. Je me pousse à apprendre le plus possible et à rester dans cette humilité, dans cette position d’observation et d’étude, que ce soit sur moi-même ou sur mon art. La première chose qui me vient à l’esprit, c’est ma confiance en moi. Elle s’est beaucoup renforcée avec le temps, first and foremost. En ce qui concerne mon approche créative, elle est en perpétuelle évolution. Je découvre sans cesse de nouvelles choses et c’est ce qui est génial ! Même aujourd’hui, alors que je suis arrivée au bout de cet album, je réalise que je ne suis déjà plus la même personne, ni la même créatrice qu’au début de ma carrière.

"Je n’ai pas grandi dans le luxe ou les grandes maisons, donc découvrir aujourd’hui l’univers de la mode, de la fashion week… c’est fascinant."

Et donc où puisez-vous vos inspirations ?

Je pense que ma première source d’inspiration, c’est l’émotion. J’essaie toujours de me laisser guider par ce que je ressens quand je crée, parce que je trouve que ces émotions se cristallisent dans la musique, dans la pièce que tu produis. Ensuite, je m’inspire beaucoup de l’expérience humaine, de ce que je vis, de ce que j’observe, mais aussi de ce que j’entends. J’adore créer tout simplement…

Vous avez déjà collaboré avec des maisons de luxe comme Fendi, Maison Margiela, Jean Paul Gaultier… Quel est votre rapport à la mode ?

La mode fait partie de ma vie depuis toujours, notamment grâce à ma mère. Mes grands-parents avaient un magasin de tissus en Haïti et ma mère y travaillait. Plus tard, elle a ouvert sa propre boutique et moi aussi j’y travaillais après l’école et le week-end. J’ai même tenu la boutique, seule, à 14 ou 15 ans. Ça m’a appris très tôt la discipline et le sens du travail. Mais surtout, ma mère est une immense source d’inspiration. Elle est très créative, elle pouvait voir un tissu et immédiatement imaginer quoi en faire. Elle créait ses propres vêtements et j’ai grandi entourée de tissus. Je faisais déjà des petits défilés, je créais mes propres tenues. Elle m’a aussi transmis cette liberté d’expression et le fait de ne pas se soucier du regard des autres. Je n’ai pas grandi dans le luxe ou les grandes maisons, donc découvrir aujourd’hui l’univers de la mode, de la fashion week… c’est fascinant. Je vois vraiment la mode comme une forme d’art et c’est un univers auquel je me sens profondément connectée, notamment à travers mon histoire et mes racines.

Pouvez-vous aussi nous parler de votre expérience à la Recording Academy où vous avez brillamment interprété "Woman" de Doja Cat ?

La Recording Academy propose à des artistes émergents de réinterpréter, à leur manière, une chanson nominée aux Grammys. J’ai toujours adoré la chanson "Woman" de Doja Cat. Je l’avais déjà reprise au piano et je trouvais que cette version était très belle. Ils m’ont ensuite laissé une totale liberté créative pour imaginer la vidéo et l’arrangement. J’ai enregistré la session dans le studio d’un ami à L.A, entourée de musiciens. J’en ai rencontré certains pour la première fois ce jour-là. C’était important pour moi d’inclure des musiciens haïtiens, notamment le pianiste et aussi des amis proches. L’ambiance était vraiment magique. Il y avait une énergie collective très forte, que la vidéo, selon moi, transmet bien. Même si la session n’a duré que quelques heures, c’est un moment qui nous a tous marqués…

"J’esquive les commentaires malveillants. J’ai du mal à comprendre les personnes qui prennent le temps de rabaisser les autres. Ça ne touche pas uniquement l’industrie musicale, mais le monde dans lequel on vit en général."

Vous débutez votre tournée fin février, avec une date le 5 mars prochain, à l’Élysée Montmartre, et une autre le 8 mars à la Salle Pleyel à Paris. Vous sentez-vous prête mentalement et physiquement ?

I’m nervous, mais je suis prête et surtout j’ai hâte. C’est un vrai level up pour moi, d’autant plus que je n’avais jamais été entourée d’une équipe comme celle que j’ai aujourd’hui. Il y a encore un an et demi, je me manageais toute seule. Maintenant, j’ai un vrai support et c’est quelque chose qui me touche particulièrement. Ce n’était même pas intentionnel, mais mon équipe est composée uniquement de femmes et puis il y a mon père... [Rires] J’ai engagé mon père quand je me suis retrouvée sans équipe, sans management. Beaucoup de changement ont eu lieu en 2023. J’ai appelé mon père à un moment où j’avais besoin de son aide. Il m’a donc aidé sur l’aspect financier et le business management. Avant, je portais tout toute seule donc un gros love à mon équipe et un gros shoutout à mon équipe pour leur dévouement et tout ce qu’elle fait. Je ne me suis jamais sentie aussi prête et je suis très fière de ce qu’on est en train de créer. On est indépendants et on pousse ! On essaie de faire en sorte que la scène soit accueillante, qu’elle raconte une histoire avec les moyens qu’on a. Un jour, j’aimerais bien avoir des danseurs. Pour cette tournée, il n’y aura que moi sur scène. J’ai hâte de solidifier cette connexion avec le public et de voir que tout est soldout, c’est super émouvant. Je me mets beaucoup de pression, parce que je n’ai pas envie de décevoir les gens.

Naïka ©Valentin Fabre

Si vous pouviez esquiver quelque chose dans l’industrie musicale, lequel serait-ce ?

Esquiver, peut-être, les commentaires malveillants. J’ai du mal à comprendre les personnes qui prennent le temps de rabaisser les autres. Ça ne touche pas uniquement l’industrie musicale, mais le monde dans lequel on vit en général. Il y a des gens qui sont en train d’essayer de construire quelque chose pour leur vie et d’en faire quelque chose et certains se permettent de rabaisser…

"Eclesia", Naïka, disponible partout.

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