INTERVIEW
Publié le
7 juillet 2026
Entre l'amphore antique et la table à manger de son appartement, Louise Roe façonne des objets qui racontent une histoire avant même d'être remplis. Avec l'Objet Alice, la designer danoise signe une pièce en porcelaine aux courbes généreuses et aux anses sculpturales, née d'un dialogue instinctif entre l'artisanat classique et une vision contemporaine de l'art de vivre. Fabriqué au Portugal, décliné en trois tailles et deux teintes : blanc pur et jaune beurre, cet objet pensé comme un écrin pour fruits et légumes tire d'ailleurs son nom d'une source aussi inattendue qu'attachante : sa chienne, Alice. Pour S-quive, Louise Roe revient sur la genèse de cette pièce, les défis techniques posés par une porcelaine grand format, et sa manière bien à elle de composer les intérieurs comme des natures mortes vivantes, entre rigueur du Bauhaus et élégance haussmannienne.

L'Objet Alice s'inspire de l'amphore antique. Comment est né ce dialogue entre l'antiquité et le design contemporain dans votre travail ?
Ce sont parfois les petits détails finaux qui créent le caractère d'une pièce. Au départ, j'avais en tête une base porteuse et une forme généreuse, capable d'accueillir ce qu'on y dépose. Cela lui confère aussi une élégance propre, une présence qui raconte quelque chose au regard… Au fil de l'évolution du design, les cinq larges anneaux qui composent le corps ont naturellement appelé des anses plus imposantes de chaque côté. C'est à ce moment-là que le dialogue avec l'amphore antique est apparu, presque instinctivement. Les références à l'antiquité sont devenues un élément déterminant du design, non par imitation, mais en réinterprétant les proportions intemporelles et la présence de l'amphore. Ce sont finalement ces éléments qui ont donné à l'objet son caractère distinctif, créant un point de rencontre entre tradition classique et design contemporain.
Vous décrivez une ressemblance progressive apparue avec votre compagne Alice pendant le processus de création. Vos créations naissent-elles souvent de manière intuitive et organique, plutôt que d'un plan prédéfini ?
J'ai souvent une idée, mais pas un plan complet, car il faut laisser de la place aux idées qui surgissent en cours de création d'un objet. Je suis assez douée pour visualiser l'objet dans une pièce, et je m'installe souvent à ma table à manger, dans la pièce même où les créations sont destinées à vivre. Alice n'avait pas de nom avant la toute dernière étape du processus, et soudain, il m'a semblé évident de l'appeler Alice, avec cette sensibilité que partagent la porcelaine et ma chienne Alice. "Alice au pays des merveilles" évoque aussi beaucoup de fruits et de couleurs, et l'Objet Alice est conçu pour présenter toutes sortes de fruits et légumes colorés, chacun étant une sculpture individuelle qui mérite d'être vue.
"On peut dire que, pour moi, l'intérieur, c'est un peu comme composer, orchestrer, trouver l'équilibre et veiller à ce que chaque objet ait son rôle dans une pièce plus vaste."
La porcelaine est une matière exigeante. Qu'est-ce qui vous a attirée vers ce médium pour cette pièce en particulier, et quels défis a-t-il posés en termes de savoir-faire ?
La porcelaine est cuite au four à des températures plus élevées que les autres argiles céramiques, ce qui en fait la pièce la plus dure et la plus résistante. Elle est souvent utilisée pour la vaisselle, plus rarement pour des objets décoratifs. Je savais que la porcelaine offrirait à Alice la meilleure matière possible, tout en sachant que ce serait un défi de réaliser des pièces d'une taille plus importante que ce que l'on voit habituellement en porcelaine. J'ai essuyé plusieurs refus d'autres fournisseurs qui jugeaient cela impossible, mais l'un d'eux a accepté de tenter l'expérience. Ce ne fut pas facile, mais avec un état d'esprit positif et une volonté commune de bousculer les méthodes habituelles, nous y sommes parvenus ensemble. Les anses plus grandes alourdissaient le haut de la pièce, et lorsque l'argile est humide et doit sécher, les anses ont tendance à s'affaisser… J'ai proposé de la faire sécher à l'envers, avec le bord supérieur laissé sans émail, juste l'argile colorée à l'état brut, pour montrer que la porcelaine est une argile teintée dans la masse, et non simplement un émail coloré appliqué en surface.

L'Objet Alice existe en trois tailles et deux teintes : blanc et jaune beurre. Comment avez-vous défini cette palette, et que représente chaque couleur pour vous ?
La porcelaine est souvent associée au blanc, et pour cet objet, ce choix m'a semblé incontournable. J'aime la surface lisse et brillante, et la pureté du blanc permet aux courbes de prendre vie. La lumière changeante crée des ombres subtiles qui rendent la forme encore plus expressive. Le jaune beurre s'est imposé naturellement, car c'est une couleur chaleureuse, accueillante et amicale. Elle se marie avec presque tous les fruits ou légumes que l'on y dépose. Comme le beurre lui-même, c'est un ingrédient simple mais essentiel en cuisine.
"La clarté masculine du Bauhaus et l'élégance féminine du style haussmannien se complètent naturellement."
Vous parlez de créer une sorte de "nature morte vivante" autour de cet objet. Quelle place occupe cette notion de composition visuelle dans votre approche plus large de la décoration intérieure ?
On peut dire que, pour moi, l'intérieur, c'est un peu comme composer, orchestrer, trouver l'équilibre et veiller à ce que chaque objet ait son rôle dans une pièce plus vaste. Je ne suis pas très friande de trop d'éléments et d'agitation visuelle, car une pièce individuelle peut, à elle seule, constituer sa propre nature morte, si elle possède déjà un caractère propre.

L'objet est fabriqué au Portugal. Le choix du lieu de fabrication est-il pour vous une décision autant esthétique qu'éthique ?
Lorsque je choisis des artisans et des fabricants, leur savoir-faire et leur expertise sont ma priorité absolue. Il est tout aussi important que nous partagions une compréhension mutuelle de notre langage créatif respectif, ainsi qu'un respect réciproque pour l'artisanat, les méthodes et les processus qui donnent vie à un design. J'ai trouvé les artisans portugais ouverts d'esprit, collaboratifs et prêts à embrasser de nouvelles idées et de nouveaux défis. Forts de décennies d'expérience dans la production céramique, ils possèdent un niveau de connaissance et de savoir-faire exceptionnel. Un autre avantage important est la proximité du Portugal, qui facilite la communication et permet de limiter les distances de transport, dans une logique plus durable.
Votre univers puise dans les principes du Bauhaus et l'esthétique haussmannienne, deux références géographiquement et culturellement éloignées. Comment les concilier au sein d'un même objet ?
C'est l'attraction des contraires qui rend les choses intéressantes. Trouver l'équilibre est quelque chose que nous recherchons tous dans notre vie quotidienne, consciemment ou intuitivement. La clarté masculine du Bauhaus et l'élégance féminine du style haussmannien se complètent naturellement. Pour moi, ils représentent deux forces opposées mais harmonieuses, un peu comme l'équilibre entre les qualités masculines et féminines que l'on trouve dans la nature. C'est souvent dans la rencontre de ces contrastes que naissent la beauté, le caractère et l'harmonie.
"Les sens créent et façonnent tout."
L'Objet Alice s'adapte aussi bien aux intérieurs privés qu'aux espaces d'hospitalité. Pensez-vous un objet différemment selon l'environnement auquel il est destiné ?
Quand je crée, je suis souvent chez moi, à ma table à manger, où j'imagine naturellement comment un objet va s'intégrer dans un cadre résidentiel. Quand je me rends à mon bureau, situé derrière la galerie, je commence à voir le design dans un contexte différent et j'imagine comment il peut être présenté sous son meilleur jour dans un espace de galerie. Ce va-et-vient entre ces deux environnements influence souvent le résultat final de mon travail. C'est l'une des raisons pour lesquelles je développe fréquemment mes designs en différentes tailles et échelles, afin qu'ils puissent s'adapter naturellement à une variété d'espaces et de contextes.

La Louise Roe Gallery à Copenhague intègre un café, le Roe Bar. Comment l'expérience sensorielle, au sens large, y compris le goût ou l'odorat, nourrit-elle votre vision du design ?
Les sens créent et façonnent tout. Tous les sens entrent en jeu d'une manière ou d'une autre, que ce soit la musique pour les oreilles, la nourriture pour le palais, les odeurs pour le nez, les surfaces et textures pour le toucher, ou les formes pour les yeux. "Goûter avec les yeux" inclut la manière dont une pièce est conçue, et être dans cet espace précis complète l'expérience lorsqu'on joue avec plusieurs sens à la fois. Je suis un peu gourmande, toujours impatiente de savoir ce que je vais manger à mon prochain repas. C'est donc naturel pour moi d'intégrer la nourriture dans la scène intérieure.
Si Alice, votre compagnon, pouvait voir l'objet qui porte son nom, que pensez-vous qu'elle en dirait ?
Alice, ma chienne, rêverait sans doute d'un Objet Alice rempli de fromage… !
