INTERVIEW
Publié le
24 août 2025
Ils s’appellent Jean-Noël, Timothée, Antoine et Julien… Amis et membres du groupe de rock le plus programmé sur les festivals de plus de 10 000 personnes cette année, c’est sur la scène de Rock en Seine que Last Train a performé en cette fin de journée. Une prestation et une présence symboliques puisqu’elles marquent son retour à l’évènement musical dix ans après son premier passage. Après avoir fait vibrer un public fidèle et engagé avec les compositions de son 3e album, III, le groupe alsacien a annoncé une nouvelle date riche de sens : son premier Zénith prévu le 3 octobre 2026, après un Tour d'Europe. Pour l’occasion, son chanteur et guitariste Jean-Noël Scherrer est revenu sur l’essence de Last Train, la vision artistique du groupe et l’idée d’un rock nouvelle génération.
Si vous deviez décrire Last Train en quelques mots…
C’est une histoire d’amitié. Il y a quelque chose de fort émotionnellement car on est quatre meilleurs copains en tournée depuis tellement d’années.
Le groupe est à Rock en Seine ce 24 août. Que représente ce festival pour vous ?
On a eu l’opportunité de jouer à Rock en Seine il y a dix ans. A la suite de ça, ça a été le début d’une tournée sans fin ! Y revenir dix ans plus tard est une chance et aussi un symbole, pour nous et pour l’histoire du groupe qui continue de grandir.
D’ailleurs, c’est sur scène que vous allez faire une grande annonce… Le Zénith ! A quel moment du show ?
[Rires] Je pense qu’on l’annoncera avant le dernier morceau, quand nous remercierons les équipes qui nous accueillent mais aussi celles avec qui on travaille. De même, c’est assez symbolique, dix ans après notre premier Rock en Seine, on annonce notre premier Zénith. Pour un groupe de rock alsacien indépendant, c’est un évènement, et on a hâte de partager cette date avec le public.
Vous avez un public très fidèle, j’imagine que ce sera assez bouillant quand vous l’annoncerez…
On espère que les gens vont continuer à nous suivre dans nos aventures. Comme tu le dis, c’est un public assez engagé qui se déplace, qui voit le groupe plusieurs fois dans l’année. On essaie toujours de prendre le temps d’échanger avec eux et de discuter après le concert, au merchandising... et il y a des visages qu’on reconnait. Avec une date comme celle-ci, on espère fédérer l’ensemble des gens qui suivent l’histoire du groupe.
"On essaie toujours de ne pas réfléchir à la durée de nos titres mais d’être au service d’une émotion."
Que réserverez-vous à votre public pour cette date ?
On a plein de choses en tête mais c’est encore dans un moment et on va se laisser le luxe de grandir à travers les autres belles dates encore devant nous. Sur cette dernière tournée, depuis la sortie de l’album, on n’a pas emmené encore de piano avec nous sur la route, or c’est un instrument qui nous tient à cœur et qui est assez central dans l’écriture de nos morceaux, donc on sait qu’il sera sûrement présent sur nos prochaines scènes avec l’intégration de nouveaux titres, et on est super excités par ça.
Vous démarrez un Tour d’Europe en octobre prochain pour partager la sortie de votre 3e album III. Que dit-il de vous ?
C’est notre lecture donc elle est peut-être un peu erronée mais il dit de nous que nous ne sommes plus des minots. On est des jeunes adultes aujourd’hui avec un peu de recul sur la musique, notre groupe et la vie en général. Dans un sens, on se sent plus à l’aise à faire des choses et à tester dans notre musique, dans la façon de produire, d’écrire… Je pense que c’est ce qu’il dit de nous.
Sur la couverture, un gros plan sur une bouche grande ouverte prête à en découdre ; il y a aussi ce long close up sur un œil dans le clip de "Home" … Comment avez-vous pensé cette DA sensorielle et brutale ?
Je pense que tu as mis les mots sur la direction qu’on voulait prendre. On voulait que ce soit sauvage et organique. On aime bien quand les choses transpirent la vérité, quand il y a des petites erreurs, des petites imperfections. [Rires] Les corps humains sont de bons exemples de ces petites imperfections, ce n’est peut-être pas le projet le plus sexe et vendeur de mettre une grosse bouche avec une dentition imparfaite en couverture mais ce sont des choix qu’on a fait pour être en accord avec la musique incisive de l’album.
Il y cette signature chaude et bouillonnante dans plusieurs de vos titres. Je pense à "How Does It Feel ?”, "Revenge" ou "I Hate You”. Ce sont des titres exutoires ?
Oui et c’est la raison pour laquelle on fait de la musique. On a de la chance d’avoir ça dans la vie pour sortir des mauvaises passes qui nous restent en tête. Certains font du sport, nous, on fait de la musique et on peut le faire tous les soirs sur scène, en parler avec d’autres et le partager. C’est une thérapie grandeur nature très plaisante. Composer des morceaux en toute liberté, c’est vraiment une chance et on continuera comme ça car c’est un moteur très stimulant.
"Au-delà des icônes, ce qui nous inspire chez les artistes, c'est cette façon de jouer sur scène comme si c’était la dernière fois."
Votre son est libre, urgent, poétique aussi… Vous avez proposé un projet orchestral en 2024, un rock symphonique aux sonorités grandiloquentes et aux structures dramatiques… Pourquoi être allé dans cette direction ?
Rock symphonique, on n’aime moins parce qu’il y a une connotation avec cette idée de rock progressif. Effectivement, il y a ce travail d’écriture, des morceaux assez longs, des montées en puissance… Mais le rock progressif s’apparente à quelque chose de plus maladroit qui nous correspond moins. On espère pouvoir se détacher de ça en restant agile et incisif. On se plaît dans ce type d’influences plutôt instrumentales, je pense aux musiques de films, par exemple. On a fait cet album orchestral pour poser des ambiances, pour accompagner des moments de vie et des images. On adore ça.
Est-ce qu’aller vers ce rock instrumental est une façon de donner une couleur différente au rock, et peut-être aussi d’aller vers une génération très courtisée aujourd’hui par d’autres styles musicaux ?
C’est très intéressant. Je l’espère, ce serait super. On est des fervents défenseurs de la porosité des styles musicaux aujourd’hui. C’est génial de s’inspirer de tous les genres et les mélanger. En 2025, les artistes prouvent bien que les cases existent de moins en moins et qu’on peut faire tout ce qu’on veut. Notre proposition est plus anti commerciale dans le sens où elle est plus complexe d’accès. Je parlais de morceaux longs, on en a vraiment beaucoup et on essaie toujours de ne pas réfléchir à la durée de nos titres, mais d’être au service d’une émotion. On n’essaie pas de répondre à une tendance mais d’être le plus authentique possible.
Ce projet orchestral n’est pas sans rappeler des intros de titres légendaires de groupes de rock. Je pense à celle de "Bohemian Rhapsody" (Queen) ... Quels artistes ont ancré et inspiré votre imaginaire ?
Peut-être qu’ils ne sont pas les mêmes pour tous les membres du groupe. Je ne me risquerais pas à parler pour tous mais il y a quelque chose de commun et de fondateur dans Last Train, au-delà des icônes, c’est des prestations ou des vidéos live. Au studio, on a passé notre temps à jouer et à regarder des moments live, et à se rendre compte qu’un concert donné peut devenir iconique. Tu parlais de Queen, nous, à l’époque, on voyait les lives de Jack White avec The Raconteurs, The Dead Weather ou même avec Alison Mosshart de The Kills, et on se disait : "C’est fou, il joue ses morceaux et ce n’est pas juste un live, il joue comme si c’était la dernière fois qu’on lui donnait l’opportunité de jouer !". J’ai plutôt envie de recentrer sur ces gens qui nous inspiré cette manière de jouer la musique live, à savoir de jouer comme si c’était la dernière fois. C’est dans cet état d’esprit que Last Train monte sur scène en donnant tout ce qu’on peut dans notre énergie que la dévotion pour le propos.
"Le rock est un style de musique que les gens apprécieront toujours en live car c’est une expérience de voir des musiciens jouer ensemble, sans parachute, sans bande, ni ordinateur."
Vous êtes très sélectifs quant aux projets que vous lancez. La radicalité est-elle inhérente à l’esprit rock selon vous ?
Intéressant aussi mais je ne pense pas concernant l’esprit rock en 2025. Parfois, au contraire, des artistes rock sont très prolifiques et font à boire et à manger d’ailleurs. C’est une ligne de conduite qu’on s’est mise et peut-être à tort aujourd’hui avec les plateformes de streaming et les réseaux sociaux. Peut-être qu’il faudrait être plus présent en continu [Rires]. Avec le groupe, on a une ligne depuis toujours, c’est d’ouvrir la bouche quand on a quelque chose à dire. Si ce n’est pas le cas, plutôt que de faire rentrer des carrés dans des ronds, le silence est parfois plus intéressant.
Y a-t-il des artistes avec qui vous souhaiteriez collaborer ?
Oui à fond ! On n’a jamais trop eu l’opportunité de faire ça. Un moment, on voulait vraiment ne pas sortir du cadre mais peut-être aussi que ça nous a enfermé. On n’est pas dans une famille d’artistes qui collaborent ou qui partagent des scènes. Mais on adorerait matcher avec d’autres groupes ou d’autres artistes qui pourraient nous inspirer. Ce qui pourrait nous intéresser, c’est de collaborer avec des artistes qui ne sont pas trop dans notre univers musical. J’adore la folk music, la pop music. Collaborer avec Phoebe Bridgers, ce serait un rêve. Julien (ndlr, Julien Peultier) adore le rappeur français BEN plg. Ce serait génial d’avoir un rappeur qui pose des textes sur une musique instrumentale assez rock.
Cette année, vous êtes le groupe le plus programmé sur les festivals de plus de 10 000 personnes. Vous avez une communauté très fidèle à une époque où le rock semble moins impactant, en tout cas en France, qu’il pouvait l’être auparavant avec ses valeurs révolutionnaires et transgressives. Quel est l’avenir du rock selon vous ?
C’est effectivement correct de dire qu’il est moins impactant car il est sûrement de moins en moins révolutionnaire [Rires]. A priori, les rockeurs dérangent de moins en moins de gens. Ce style de musique a quand même, je pense, un caractère intemporel et même s’il a moins de place dans les parts de marché de l’industrie musicale et donc dans les médias, et ce qu’écoute les gens, on pense qu’il n’est pas inexistant, ni perdu. C’est une niche précieuse, et comme pour tout ce qui est rare, il faut en prendre soin. C’est un style de musique que les gens apprécieront toujours en live car c’est une expérience de voir des musiciens jouer ensemble, sans parachute, sans bande, ni ordinateur. C’est un moment de communion, de partage et d’intensité. Si tu mets un aficionado de rap ou de techno à un concert de rock, il ne restera jamais impassible. On voit l’inspiration et la présence du rock un peu partout. Par exemple, Olivia Rodrigo a sorti deux albums hyper pop rock, il y a Avril Lavigne, au début des années 2000, Billie Eilish termine sur une ouverture très rock dans son dernier album. C’est intéressant de voir Linkin Park revenir et voir qu’il fait un raz-de-marée dans les stades [Rires]. On a quand même des choses à apprendre de cela. Le rock n’est pas mort pour autant, il est sûrement moins présent dans la tête des gens.
"La maxime : 'Sexe, drogue et Rock’n’Roll' est à esquiver pour aller plutôt vers un rock nouvelle génération avec des artistes qui prônent des valeurs bienveillantes."
Peut-être moins présent dans la tête de la Gen Z, vous pensez que sa présence à travers des courants aussi différents soient-ils (indie rock, pop rock…) peut lui permettre de se réinventer ?
Oui, je suis convaincu de ça. Au même titre que le metal, qui est un cousin du rock, prend une place considérable aujourd’hui avec d’immenses évènements qui cartonnent. Le Neo metal mélangeait déjà les styles à la fin des années 1990, en injectant du hip-hop, par exemple. Le groupe LANDMVRKS de Marseille, n’a pas peur de piocher dans d’autres styles musicaux avec des passages plus hip-hop, plus électroniques. Je pense que ce sont des passerelles très intéressantes pour toucher des nouvelles générations et montrer qu’il y a des styles de musiques qu’on ne leur a peut-être pas assez présentées via les médias qu’ils utilisent, et qui peuvent les toucher.
Que faut-il esquiver dans le rock ?
Il faut esquiver tous les clichés du rock ! On parle un peu de l’état de santé du rock depuis tout à l’heure et il en est là où il est en parce qu’il se tape un paquet de boulets. T’as l’impression de trimbaler un mec qui a eu une hygiène de vie déplorable pendant 60 piges et qui se retrouve là en disant : "J’existe plus !". Aujourd’hui, je pense que les clichés qu’on connait du rock ne sont plus au goût du jour, avec les fameuses maximes : "Sexe, drogue et Rock’n’Roll". C’est à esquiver pour aller plutôt vers un rock nouvelle génération avec des artistes qui prônent des valeurs bienveillantes. On aura fait un grand pas en avant.
Que peut-on vous souhaiter ?
Qu’on reste les meilleurs copains du monde.
"III", Last Train.
Last Train fera un Tour d’Europe à partir du 10 octobre prochain et le Zénith de Paris le 3 octobre 2026.