INTERVIEW
Publié le
12 février 2026
Danseur, DJ, chanteur, activiste : Kiddy Smile est tout cela à la fois, et bien davantage. Avec Repris de Justesse, son premier EP en français, l'artiste saute enfin à pieds joints dans l'intime — l'amour, le doute, la solitude — après des années à chanter en anglais pour mieux se protéger. Rencontre avec quelqu'un qui "crée des ponts et de l'empathie entre les gens", et pour qui la sincérité n'a jamais été une option, mais une nécessité.
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Kiddy, si vous deviez vous présenter en quelques mots…
C'est une question très difficile, parce que se présenter par ce qu'on fait, je trouve que ce n’est pas hyper bon… Alors, si je voulais me présenter, je dirais que je suis quelqu'un qui essaie de créer des ponts et de l'empathie entre les gens. Je pense que le dancefloor et la musique sont, pour moi, le meilleur moyen de le faire parce que, souvent, ça rassemble.
Votre EP Repris de Justesse sort ce vendredi. Que dit-il de vous ?
C'est un EP très personnel… La musique, que j'ai fait auparavant, était en anglais, parce que c'était aussi une façon pour moi de mettre une distance. C’est assez particulier parce que souvent les artistes sont très pudiques, alors ils aiment bien raconter ce qu'ils traversent. Je trouve qu'avec le français, il y a quelque chose de très direct où tu ne peux pas te cacher et les gens comprennent immédiatement de quoi tu parles. Je pense que je n’étais pas hyper prêt à ça. Déjà, je suis rentré dans la musique avec un peu ce syndrome de l’imposteur. J’ai commencé comme danseur sur un projet avec des gens, et j’avais secrètement dit, avant de commencer ma carrière de danseur, que j’avais essayé plus ou moins de faire de la musique mais je n'arrivais pas à trouver le Google Map, on va dire ! La danse s'était imposée plus naturellement et lorsque j'ai pu faire de la musique, je me suis retrouvé à être signé dans un gros label. Pendant deux ans, on a travaillé sur des chansons qui étaient en français et qui ne sont jamais sorties, j'ai décidé de me séparer de ce label et de poursuivre mon aventure. A l'époque, je voulais parler d'amour et ce n’était pas le moment… C’était très axé LGBT et tout le monde me le déconseillait… Je pense qu'il y avait une façon, pour moi, de rester sincère avec ce que je voulais raconter et de permettre aussi une distance, l'anglais permettait que ce soit beaucoup moins genré que le français, pour pouvoir parler de cette situation. Donc dans Reprise de justesse, je suis un peu en train de réclamer ce moment où j'avais vraiment envie de parler d'amour et aussi de choses que tout le monde traverse. C'est-à-dire la jalousie entre amis, parfois, mais aussi les doutes lorsqu'on avance, la solitude quand on commence à se définir dans son processus professionnel et qu'on a des buts, et qu’autour de soi, les gens ne comprennent pas forcément que la détermination, l'investissement et la concentration sur son projet, c’est important, mais aussi d’horribles relations amoureuses qui m'ont permises d'avoir du matériel pour écrire des chansons
que j'aime beaucoup.
"Pour moi, aimer en 2026, c’est ‘jump over a cliff’!"
Vous avez publié une vidéo sur Instagram, il y a peu. Vous y expliquez l’évolution de la société et de son regard sur la communauté queer et vous souhaitez pousser la vulgarisation dans votre communication. Aujourd’hui, vous vous sentez plus à l’aise qu’avant pour vous livrer davantage ?
Je suis un peu né devant le grand public avec quelque chose qui m'a tout de suite placé comme porte-parole d'une communauté en vérité. Ce n’était pas déshumanisant, mais j'apparaissais toujours pour parler pour une communauté et ce n’était jamais vraiment centré sur moi, ce que je traverse. Ce côté symbole peut-être, il y a très peu de gens comme moi, qui me ressemblent, qui partagent mes idées et quand ça a été fait auparavant, c'était toujours des gens dont on se moquait. Là, c'est autre chose. Moi, je recevais quand même beaucoup de haine. Ce n’était pas teinter d'humour comme pour Vincent Mc Doom ou Magloire qui sont des personnes noires et identifiées comme faisant partie de la communauté. Pour moi, ça a été tout de suite dans l'attaque, je pense de ce que je dénonçais aussi. Du coup, mes prises de parole étaient toujours hyper politiques, mais je me suis aussi rendu compte que la façon dont je communiquais, c'est-à-dire, uniquement via les médias, et de temps en temps quelques stories, ce n’était pas suffisant pour m'adresser aux gens qui me suivaient sur les communautés. C’était important, pour moi, d'utiliser ma plateforme pour, en tout cas, donner les bases aux gens qui me suivent, à ma communauté, à d'autres personnes, et là où ces vidéos vont circuler afin qu'on puisse pousser la conversation un peu plus loin et connaître les différences. Par exemple, on ne dit pas : "une trans", on dit : "une personne trans", "une femme trans" ou "un homme trans". C’est important que ce soit des adjectifs car ce sont des personnes avant tout.

Et les micro trottoirs que vous avez annoncé autour de l’amour, quand les faites-vous ?
J'en ai très envie, c'est juste que je suis très frileux. Et il fait froid ! Je vais le faire parce que ça m'intéresse de parler de mes histoires amoureuses, j'ai toujours des anecdotes un peu fofolles, et je pense que j'ai envie d'écouter les anecdotes des gens. J'ai envie de savoir quels sont leurs moments honteux, leurs moments forts, leurs moments de revanche, un moment où ils se sont sentis puissants ou vulnérables, ça m'intéresse d'aller à leur rencontre. J'aimerais le faire avec un média.
Comment vous définiriez l’amour en 2026 ?
Wow ! C'est large, la dernière fois que j'en ai parlé avec un groupe d’amis, j'ai utilisé une métaphore. Pour moi, aimer en 2026, c’est "jump over a cliff" (ndlr, sauter par-dessus une falaise) !
"J'ai grandi dans une société où il n'y avait pas d'espace pour les personnes queer, racisées pour pouvoir se développer artistiquement."
Sur Instagram, vous vous définissez comme "Braids Expert for Drag Queens !" C’est-à-dire ?
Je pense que je suis aussi entré dans le cœur des gens en France en dénonçant l'appropriation culturelle qui a été fait quand j'étais juré sur Drag Race France. A vrai dire, je crois que c'est ma dernière intervention de Drag Race lorsque je parle à Leona Winter et que je lui explique que j'aime beaucoup ce qu'elle porte, mais que pour sa coiffure, il y avait une dimension, pour moi, qui me dérangeait parce qu’il y avait une volonté de faire des nattes africaines. Alors j'entends bien que les nattes, il y en a dans le monde en vérité, mais on sait tous très bien quand quelqu'un fait une petite natte à sa petite fille etc… et quand il y a une volonté d'appartenir à un certain esthétisme, en fait… C'était ça qui me dérangeait. On comprend très bien ce que la personne réclame à ce moment-là. Les gens me sont tombés dessus en me disant : "Non, mais les Vikings en avaient déjà." Or, ce sont des stylistes qui ont introduit ça dans ces films et maintenant ça en fait partie… Comme je le disais, on capte les gens où il y a une volonté de faire les nattes et de se réclamer de la culture africaine, afro-américaine, ce qui est pour moi dérangeant parce que lorsqu’on le fait, nous, on est stigmatisé. Actuellement, si je cherche un appartement, alors que j'ai des petites nattes, je dois mettre un chapeau pour aller en visiter parce qu’il y a une stigmatisation, comme si j’étais assimilé à un vendeur ou fumeur de weed, etc… Ces stigmates ne sont pas appliqués aux personnes blanches… Je suis connu aussi parce que je dénonce des choses, je vais faire passer des choses quand elles se passent autour de moi, et je pense que tout le monde devrait faire ça. Je ne pouvais pas être assis dans une chaise de juge et laisser passer ça. J'espérais qu'un autre juge en aurait parlé avant moi parce qu'on le veuille ou non, l'appropriation culturelle, ça laisse une micro-agression raciste et sur le plateau, c'était moi la victime. Je n'étais pas la seule personne noire et c'est à moi qu'on a laissé la charge de parler de ça. Par exemple, demain, si je suis avec toi au café et qu'on te fait une remarque misogyne, je ne laisserai pas passer… Je prendrai sur moi pour dénoncer ce qui se fait parce que tu ne vas pas être la victime et être celle qui doit se défendre, et convaincre les gens qui ne comprennent pas ton identité et que ce qui t'arrive est bien en train de t'arriver. Ce moment-là dans l'émission était assez décevant pour moi. Si j’avais laissé passer, ma communauté m’aurait fait comprendre que j’ai des valeurs morales quand je ne suis pas payé, mais que lorsque je le suis, je laisse passer des choses… J'étais obligé d’intervenir. Et ça n’a pas du tout été bien reçu. D’autres s’en sont mêlés et je suis passé pour celui qui s’en prend à la pauvre drag queen. Je parle souvent du privilège de l’ignorance, surtout aux garçons pour leur raconter ce que vivent les femmes, par exemple. Ce n’est parce que ce n'est pas ma réalité que je n'ai pas besoin d'y penser. J'avais fait une vidéo sur la culture du viol. Je me suis fait insulter sur Facebook… On me disait : "Des hommes se font violer" … Oui mais ces hommes se font violer par d’autres hommes, en fait.

Vous organisez régulièrement des Ball géants. Il y a quelques années, c’était presque révolutionnaire à Paris ou peut-être pour un certain public d’y avoir accès. Vous constatez l’ouverture d’esprit ?
Je trouve intéressant d'organiser ces Ball, dits mainstream, parce qu'il faut savoir que ce n'est pas la même énergie que lorsqu'on va dans un Ball, dit underground. J'ai grandi dans une société où il n'y avait pas d'espace pour les personnes queer, racisées pour pouvoir se développer. Développer un talent, être célébré dans la joie et la créativité, et lorsque j'ai commencé à parler et à vouloir diffuser la connaissance autour de la scène Ballroom, c'était important pour moi que ça atteigne des gens qui en ont besoin… Même si ça veut dire aussi que démocratiser signifie gérer les masses, leur ignorance et peut-être sacrifier un petit peu de notre intimité. La scène Ballroom est quand même assez jeune, elle a une quinzaine d'années ça se développe pas mal. On a des gens qui font un boulot incroyable comme Vinii Revlon qui organise des Ball dans des grandes villes françaises afin que ce ne soit pas quelque chose uniquement localisé à Paris. Je l'avais invité lorsque j'étais artiste associé du festival de création contemporaine : Le Nouveau Printemps, à Toulouse. Je l'ai aussi invité, par exemple, à organiser un Ball à Sciences Po Toulouse et les gens ont pu venir découvrir et la communauté queer des alentours a pu participer. Tu sens quand tu fais ça et que ça leur fait vraiment du bien, ça leur donne un grand souffle aussi de pouvoir s'exprimer, de se sentir vus et d'être connectés aussi avec la communauté parisienne.
Et vous en avait fait un dernièrement à La Villette…
Oui, j'en ai fait un à La Villette, j’étais très content, c'était plein à craquer, plus de 3500 personnes. C'était sur deux jours avec deux gros évènements, un de danse, marqué par les identités queer dont le waacking, qui est une danse sur de la disco articulée autour de de la musicalité, de la précision avec des mouvements de bras. Et de l'autre côté, il y avait mon Ball qui a lieu tous les deux ans et qui s'appelle "European Latex Ball". C’est un Ball qui récompense tous les talents de la scène européenne et les gens viennent du monde entier pour s'affronter. J'avais envie de faire un Ball en collaboration avec Blanca Li qui est une amie de longue date, une mentor, une maman de danse pour moi. On a fait un immense catwalk digne d’un des plus grands shows de la fashion week et c'était incroyable !

Vous étiez très présent à la fashion week. Quel est votre rapport à la mode ?
Je suis obsédé par tout ce qui touche à la mode, par le tissu, par la poésie, par l'artisanat qu'il y a derrière. Un show où je rêverais de pouvoir être présent, c’est Schiaparelli et suivre ça parce que, quelle chance a Daniel Roseberry d'être dans une maison et de se dire : "J'ai ça dans ma tête et ça va exister". Combien de fois je me suis servi beaucoup des Ball et aussi de la scène pour pouvoir créer ce qui était dans ma tête, qui ne sont pas forcément des choses qu'on peut porter dans la rue. Je créais la plupart de mes costumes, que ce soit pour la scène ou la scène ballroom, pour mes danseurs, pour mes choristes… J'adore la mode, je viens d'une mère aussi qui est amoureuse de la mode qui est venue en France puisqu'elle voulait être petite main chez Chanel, malheureusement ça ne s'est pas fait. Mais elle m'a transmis son amour en tout cas des choses bien faites et d'un goût singulier.
"J'aimerais bien esquiver cette époque où pour faire de la musique, il faut faire tout sauf de la musique."
Vous avez co-écrit et co réalisé le documentaire Dear Mother. Il a remporté la Mention spéciale au Festival International du Film Politique de Carcassonne. Pouvez-vous nous en parler ?
C'est un film comme une lettre d'amour et d'amitié à ma mère spirituelle de la ballroom qui s'appelle Nikki Gucci qui a transcendé ma vie d'une façon radicale en m'introduisant à la ballroom scene et c'est une façon pour moi de dresser son portrait en collaboration avec Anne (ndlr, Anne Cutaia), qui est une amie de longue date, afin de témoigner de son parcours, de ce qu'elle a construit, et à quel point elle a touché la vie des gens et les a changés. C'est quelqu'un de très important, de central dans le développement mondial de la scène, mais c'est quelqu'un qui est aussi extrêmement précarisé et qui a une vie extrêmement compliquée et qui garde la tête haute et toujours en continuant de partager son savoir et en ayant l'envie de jours meilleurs.

Que faut-il esquiver dans la musique ?
Je n’esquive pas en général, je suis bélier donc j'affronte les choses très frontalement mais si je pouvais, j'aimerais bien esquiver l’IA et cette époque où pour faire de la musique, il faut faire tout sauf de la musique. Je n’ai pas envie de passer pour une espèce de boomer mais même pour faire une émission de télé, on te demande littéralement de produire le reportage qui sera diffusé parfois… Quand t'es indépendant, c'est dur.
Que peut-on vous souhaiter ?
Une belle tournée et que ma musique rencontre les gens qui m'aiment déjà et les gens qui ne savent pas encore qu’ils m'aiment ! Je suis pressé d’échanger avec eux, de partager cette musique, que ce soit avec 30 personnes ou que ce soit avec 400 000, ce sera un plaisir pour moi.
"Repris de Justesse", Kiddy Smile, disponible demain.