DESIGN
À Paris, pendant la semaine de Design Miami, le producteur, acteur et artiste Jordan Roth présente "Penser la vie tranquille des choses", une exposition où chaque siège, lampe ou applique devient le portrait d’une vie passée.

Dans un hôtel particulier du VIIᵉ arrondissement, des fauteuils, des lampes et des appliques sont recouverts de soie imprimée de visages et de silhouettes. Ces images sont toutes celles de Jordan Roth. Du 20 au 25 octobre prochain, le 72 rue de l’Université accueille To Think of the Tranquil Life of Things ("Penser la vie tranquille des choses"), sa première incursion dans la sculpture performative et le design fonctionnel.
L’exposition est née d’un déménagement. Roth quittait un appartement qu’il habitait depuis quinze ans, celui de son mariage, de la naissance de son fils, de la transformation de l’homme qu’il avait été en celui qu’il est devenu. Avant que les meubles ne soient emportés, il s’est photographié assis dessus, vêtu des tenues des différents "lui" qu’il avait été. Ces collages photographiques ont ensuite été imprimés sur du crêpe de Chine de soie, puis drapés sur les objets comme des housses de déménagement. Le résultat reflète l’histoire de ces meubles, mais reste pleinement utilisable : on peut encore s’y asseoir, et l’œuvre invite de nouveaux avenirs à prendre place.

Les meubles portent l’image de la vie qu’ils ont accueillie, tandis que la vie à venir s’y imprimera à son tour. Roth parle d’une mise en abyme, une image dans l’image, qui prolonge son intérêt pour l’image et l’identité et transforme une archive intime en espace pour de nouvelles histoires. Le titre vient de Georges Perec. Dans La Vie mode d’emploi, l’écrivain évoque ces gestes infimes par lesquels s’inscrit la vie d’un appartement, bousculés de temps à autre par des ruptures soudaines. Roth partage avec lui une attention aux vies qui se déploient dans l’espace domestique.

Le lieu prolonge cette réflexion. Les hôtels particuliers ont été des scènes pour la représentation de soi, avec leurs enfilades conçues pour mettre en scène l’identité, leurs salons "premiers théâtres du devenir" et leurs parquets usés par le passage des générations. Canapés, fauteuils, lampes et appliques occupent l’étage noble. Les objets d’origine, ceux qui se cachent sous les tissus, sont réunis dans le hall en un assemblage monumental. Ces "témoins muets" forment un passé qui préside au présent qu’il a produit. Les pièces mêlent des signatures du design du XXᵉ siècle : un fauteuil club d’après Jean-Michel Frank, des chaises Fritz Hansen, le canapé "Big Texan" d’Edward Wormley pour Dunbar, un "roundabout" vintage de la Maison Jansen, des fauteuils de Charles Ramos. S’y ajoutent des chaises de salle à manger sur mesure, un bureau, des tables basses, et surtout une série de lampadaires Art déco, de lampes à poser et d’appliques en bronze. Le "Frankenchair", conçu avec Adam Charlap Hyman et réalisé par Réponse à Paris, est recouvert d’un chintz peint à la main avec Pilar Almon, sur un collage de Doug Lloyd. Quatre compositions florales en fleurs de papier, sur socles drapés, complètent l’ensemble.

Jordan Roth situe sa pratique à la croisée de la performance, de l’art et de la mode. Il a présenté Radical Acts of Unrelenting Beauty au Louvre en 2025, puis une performance au Palazzo dei Fiori pendant la Biennale de Venise 2026, avec Performance Space New York. Le public télévisuel l’a vu dans The Shards, l’adaptation par Ryan Murphy (FX) du roman de Bret Easton Ellis. Formé à la philosophie et au théâtre à Princeton, titulaire d’un MBA de Columbia, il s’est fait un nom à Broadway comme producteur et exploitant de théâtres, ce qui lui a valu sept Tony Awards. Son premier livre, consacré au projet du Louvre, sera lancé à Paris pendant Art Basel Paris et Design Miami Paris.