INTERVIEW
Publié le
29 octobre 2026
Du Centre Pompidou à Hermès, de Kylie Minogue aux Pet Shop Boys, le duo I COULD NEVER BE A DANCER, formé par Carine Charaire et Olivier Casamayou, fait du mouvement une matière visuelle autant qu’une discipline. Pour "The Superbloom Tour", leur troisième tournée aux côtés de Jessie Ware, ils orchestrent un show foisonnant en cinq actes, de Bob Fosse aux chœurs de tragédies grecques, qui les a menés du Radio City Music Hall au Greek Theatre. Rencontre avec deux créateurs qui préfèrent les idées à la chorégraphie pure, et qui croient que tout le monde peut danser.

Vous retrouvez Jessie Ware pour "The Superbloom Tour", après avoir signé la direction créative et la chorégraphie de "What’s Your Pleasure?" en 2021-2022. Comment avez-vous abordé ce nouveau chapitre, et qu’est-ce qui a changé dans votre relation de travail ?
Le travail avec Jessie, c’est surtout une histoire de fidélité. Depuis la première rencontre sur le tournage du clip de "Spotlight" à Belgrade jusqu’à aujourd’hui, nous développons avec elle tout un univers qui est propre autant à elle qu’à nous. La tournée "What’s Your Pleasure" était la première fois que nous chorégraphions un concert en entier. Le concept du show était très clair, l’album que la tournée illustrait était un vrai tournant dans la carrière de Jessie. Pour cette tournée "Superbloom", la 3e que nous faisons avec elle, nous avons donc abordé les choses avec un peu plus de maturité, mais surtout en connaissant beaucoup mieux Jessie. Ce show est beaucoup plus foisonnant, pluriel, varié, montrant toutes les facettes de Jessie - d’une disco sophistiquée aux balades soul, de sons synth pop très dansants à des hymnes libératoires… La palette du vocabulaire chorégraphique s’est donc beaucoup enrichie.
Jessie Ware décrit Superbloom comme un monde de célébration, de danse, de théâtre, de cowboys et de déesses. Comment traduit-on un imaginaire aussi foisonnant en mouvement ?
On s’amuse ! On joue à faire un patchwork cohérent. L’album Superbloom est, en effet, traversé de plein d’influences différence, d’univers musicaux, d’histoires multiples, mais qui ont toutes pour dénominateur commun l’amour et le désir, et par extension, d’un côté, la célébration et l’affirmation de soi, et de l’autre l’amour maternel et familial. Nous avons donc exploré toutes ces énergies et ces personnages avec Jessie et les danseurs. Le show est divisé en 5 actes que nous pensons assez lisibles, mais dans lesquels nous jouons avec de multiples références : Madonna, Hair, old Hollywood, Bob Fosse, Janet Jackson, les chœurs de tragédies grecques, les danses de cour…
"Jessie Ware nous fait l’honneur de faire appel à nous aussi bien sur les clips que sur ses lives, cela nous permet donc d’avoir une cohérence sur le long terme."
Olivier, vous avez chorégraphié le clip "I Could Get Used To This". Qu’est-ce qui distingue le travail pour l’écran de celui pour la scène, et comment les deux se répondent-ils dans l’univers de l’album ?
On pourrait dire que, de manière générale, sur un clip, on travaille plus sur le temps, alors que pour le travail scénique on travaille plus sur l’espace. Jessie nous fait l’honneur de faire appel à nous aussi bien sur les clips que sur ses lives, cela nous permet donc d’avoir une cohérence sur le long terme. Mais en fait, nous essayons rarement de copier/coller l’univers du clip d’une chanson sur sa version scénique. Pour la scène nous travaillons plus par thème et esthétique au sein d’actes. On réutilise bien sûr parfois du matériel chorégraphique du clip mais il se trouve réinterprété dans ce tout vraiment différent qu’est le concert. On travaille aussi beaucoup sur le rythme global du concert.

Glamour, désir, humour, sophistication, culture du dancefloor : l’univers de Jessie Ware est très marqué. Comment trouvez-vous l’équilibre entre ces registres sans qu’ils ne se neutralisent ?
Comme évoqué à l’instant, toutes ces variétés de tons, d’énergies, sont en fait très cohérente dans l’univers de Jessie - cela parle d’elle au final, c’est elle le pôle magnétique qui tient tout cela ensemble. Comme elle le dit dans "Pearls" : “I’m a lady, I’m a lover, a freak and a mother.” Il n’y a donc pas vraiment d’incohérence possible. Juste des variations qui donnent au show une vraie variété - on ne s’ennuie jamais !
"Nous avons développé cette idée que la danse n’est vraiment forte que dans un ensemble visuel ou conceptuel fort."
Vous avez signé la direction créative de la tournée précédente, et cette fois la chorégraphie. Comment se répartissent vos rôles, à deux et avec l’artiste ? Où commence la chorégraphie et où s’arrête la mise en scène ?
Les rôles entre nous deux - Carine et Olivier - sont complètement partagés et organiques, il n’y a pas de séparation claire des compétences. Il y a des projets sur lesquels l’un ou l’autre prend le lead parce qu’il lui correspond mieux. Et nous ne faisons que très rarement de la chorégraphie pure. Nous aimons avant tout les idées, les concepts, réfléchir à l’ensemble visuel, conceptuel ou narratif. C’est ce que nous avons fait sur ces trois tournées de Jessie ("What’s Your Pleasure", "That! Feels Good" et "Superbloom") en collaboration avec Rob Sinclair. Là aussi, les choses se font de manière assez organique entre Jessie, son management, le directeur musical, Rob et nous.

Vous êtes issus de la danse contemporaine, mais vous dites utiliser le mouvement comme matière de création visuelle plutôt que comme discipline isolée. Quand et comment ce déplacement s’est-il opéré ?
Dès le début ! Le premier projet que nous avons fait ensemble avait une identité visuelle forte, à base de néons posés au sol et sous alimentés donc clignotant de manière aléatoire, de stroboscopes et de murs phosphorescents. Le 2e projet était une performance dans des musées et des galeries, où Olivier dansait pendant 4 à 5 heures non-stop dans un dispositif qui déréalisait sa présence et le faisait paraître comme une image vidéo ou un hologramme. Et depuis, nous avons développé cette idée que la danse n’est vraiment forte que dans un ensemble visuel ou conceptuel fort.
Corps, silhouettes, vêtements, espace, caméra, scénographie : tout participe d’un même langage chez vous. Sur une tournée mondiale, comment préserve-t-on cette cohérence d’ensemble tout en s’adaptant à des salles très différentes ?
Chaque projet a sa cohérence interne. Notre travail consiste, le plus souvent, à comprendre quel est le projet et de quoi il a besoin (comprendre l’ADN d’une marque ou d’un artiste, ce qu’ils veulent dire avec ce nouveau projet ou produit, ce que l’on peut apporter et où on peut les emmener…). Nous ne cherchons pas à imposer notre "patte", qui serait plus ou moins la même sur tous les projets. Quant à l’adaptation aux différentes salles, ça n’est pas très compliqué. Une tournée est désignée pour un certain type de scènes et taille de salles, qui sont à peu près identiques lors de toute la tournée. Cette tournée "Superbloom" est plus ambitieuse que les précédentes pour Jessie, elle nous a amenés à jouer ce mois-ci au Radio City Music-Hall à New York ou au Greek Theatre à Los Angeles. A dream !

"Nous aimons, à la fois, faire partie de la fabrique de la pop culture, et en interroger les codes dans des contextes plus artistiques."
Votre parcours vous a menés du Centre Pompidou et de la Comédie-Française à Hermès, Chanel, Dior ou Cartier, en passant par Kylie Minogue, Chaka Khan ou les Pet Shop Boys. Qu’est-ce qui reste constant dans votre approche d’un terrain à l’autre ?
Nous aimons, à la fois, faire partie de la fabrique de la pop culture, et en interroger les codes dans des contextes plus artistiques (comme la performance "6 Michael Jacksons" qui travaillait sur l’univers photographique de Valérie Belin, au Centre Pompidou). On pourrait peut-être dire que notre collaboration avec Hermès (depuis une quinzaine d’années !) nous offre l’occasion de faire la synthèse entre notre travail commercial et nos aspirations plus artistiques. Mais nous abordons chaque projet de manière unique.

Après plus de quinze ans de pratique, qu’est-ce que le spectacle pop à grande échelle vous permet que la mode, l’art contemporain ou la publicité ne vous offrent pas ?
De pouvoir ressentir de manière immédiate l’effet que votre création produit sur les gens. Entendre les cris d’une salle de 8000-10000 personnes quand Jessie fait un petit mouvement ou entame un break chorégraphique, quel plaisir ! Aucun autre "medium" ne nous permet cela.
"Nous essayons d’esquiver la dureté et la folie grandissantes du monde."
Vous avez choisi de vous appeler I COULD NEVER BE A DANCER. Quinze ans plus tard, que raconte ce nom de votre rapport à la danse, et quelle serait la prochaine envie ou le prochain terrain de jeu que vous aimeriez explorer ?
Ce nom vient d’une expérience personnelle, un peu traumatique, mais nous avons vite perçu que cela parlait à pas mal de personnes. Cela pose la question de la légitimité, du jugement, presque même de l’identité. Il y avait, bien sûr, une ironie dans ce nom, mais il est plus positif qu’il n’y parait : "I could never be a dancer, and yet, I can dance." Et il se trouve que nous travaillons avec beaucoup de personnes qui ne sont pas danseurs.euses: chanteurs.euses, mannequins, acteurs.rices… mais nous les faisons tout de même danser ! La danse de danseurs qui ne s’adresse qu’à des danseurs, cela n’a jamais été notre credo. Et l’époque nous donne raison : aujourd’hui tout le monde danse ! Sur TikTok, en club, sur les places publiques, la danse est partout. Aujourd’hui, le développement naturel auquel nous aspirons et qui se présente de plus en plus à nous c’est bien sûr la direction de création. Nous avons toujours été plus attachés aux idées et aux concepts qu’au mouvement pur. Nous aimerions beaucoup travailler sur une expérience immersive-interactive, mais à notre façon. A bon entendeur… !

Qu’est-ce que vous esquivez dans votre art ?
De manière évidente, nous essayons d’esquiver la dureté et la folie grandissantes du monde. L’angoisse est réelle…