INTERVIEW
Publié le
24 mars 2026
Porté par une énergie brute et une sincérité désarmante, le nouveau film de Bérangère McNeese, Les filles du ciel, raconte la rencontre entre Héloïse, une jeune fille de 15 ans sans repères qui fuit son foyer, avec un groupe de femmes indépendantes qui vont devenir sa nouvelle famille. Dans cet appartement partagé, les liens se tissent, entre solidarité et tensions. À l’écran, de jeunes actrices prometteuses : Héloïse Volle, Shirel Nataf, Yowa-Angélys Tshikaya et Mona Berard, incarnent avec justesse cette sororité complexe, faite d’amour maladroit, de silences et de confrontations. Ensemble, les filles du ciel portent un récit profondément humain, où l’intime rejoint des réalités sociales souvent invisibilisées ou normalisées.
En quelques mots, comment décririez-vous ce film ?
Toutes : C’est un film de sensations et de liens avant tout. On pourrait le résumer par quelques mots tels que : sororité, solidarité, reconstruction, écoute, confrontation, justice et injustice. Mais surtout, c’est l’histoire de filles qui choisissent de faire famille, malgré leurs blessures, leurs silences et leurs contradictions.
Qu’est-ce qui vous a séduite dans ce scénario ?
Yowa-Angélys Tshikaya : Ce qui frappe immédiatement, c’est la sincérité des relations. Le scénario met en lumière des personnages qui, malgré leurs failles, tentent d’avancer ensemble, de se soutenir et de se donner de la force. Il y a aussi quelque chose d’assez rare. C’est une histoire exclusivement portée par des femmes, qui ne passe pas par les dynamiques habituelles.
Mona Berard : L'écriture du scénario, à la fois libre et profondément humaine, laissait aussi de la place à l’improvisation et à l’apport personnel, ce qui a été déterminant.
Yowa-Angélys Tshikaya : "Bérangère McNeese nous a poussé dans nos retranchements et ça a été génial."
Parlez-nous des coulisses. Quel regard a apporté Bérangère McNeese dans la réalisation de ce film ?
Shirel Nataf : La grande force de Bérangère McNeese, c’est sa double casquette de réalisatrice et d’actrice.
Yowa-Angélys Tshikaya : Elle comprend intimement le jeu, elle sait exactement où pousser ses comédiennes et comment aller chercher quelque chose de plus profond. Sur le plateau, cela s’est traduit par une grande proximité, presque familiale, et une confiance immédiate. Elle ne lâchait pas une scène tant qu’elle n’avait pas obtenu ce qu’elle cherchait, tout en laissant une vraie liberté d’interprétation. Cette exigence mêlée à une écoute constante a permis d’aller très loin dans l’authenticité. Elle nous a poussé dans nos retranchements et ça a été génial.

En tant qu’actrice, il faut parfois puiser dans ses propres souvenirs ou expériences pour nourrir un personnage. Êtes-vous passé par cette démarche pour votre rôle afin de vous approprier le personnage ?
Yowa et Shirel : Il y a toujours une part de soi dans un rôle. Même lorsque l’on ne construit pas un personnage à partir d’une expérience précise, on y injecte forcément quelque chose d’intime.
Héloïse Volle : Ici, la frontière entre fiction et réalité était parfois troublante, notamment dans la dynamique du groupe, qui ressemblait beaucoup à celle que nous avons hors caméra. Certaines situations faisaient écho à des émotions réelles, à des réactions instinctives.
Shirel et Mona : Quand on se voit à travers un personnage, c’est presque une évidence, on veut à tout prix le rôle, mais quand on ne se voit pas, c’est aussi très intéressant de puiser en soi.
Shirel Nataf : "Ma manière de jouer est ancrée dans quelque chose de réel, que je puise en moi."
Le film aborde plusieurs problématiques fortes : être jeune maman, la pédophilie dans les foyers pour mineurs, l’avortement, la fugue, l’amour. Pensez-vous que ces sujets reflètent des réalités sur lesquelles notre société doit encore progresser ?
Mona Berard : Le film ne cherche pas à être un manifeste ou à dénoncer frontalement. Il raconte avant tout une histoire.
Yowa-Angélys Tshikaya : Mais à travers cette histoire, il met en lumière des réalités bien présentes : la vie en foyer, les rapports de pouvoir, certaines formes de violence ou de relations déséquilibrées qui sont parfois banalisées. Ces sujets existent, souvent de manière silencieuse ou normalisée. Le film a donc cette capacité à montrer, sans surligner, et à susciter une prise de conscience chez ceux qui ne connaissent pas cet univers. En ce sens, oui, il participe à ouvrir des discussions nécessaires mais il ne cherche pas à imposer un discours, il donne à voir.
Qu’est ce qui a été votre plus gros challenge en tant qu’actrice ? Quelle a été la scène la plus difficile à tourner pour vous ?
Shirel Nataf : Pour moi, il y a eu plusieurs scènes qui n’étaient pas forcément compliquées, mais qui étaient difficiles à donner émotionnellement et qui ont finalement été coupées. L’une d’elles était une scène où je devais pleurer dans la baignoire toutes les larmes de mon corps. Je suis allée dans mes derniers retranchements et c'était aussi une scène avec Héloïse. Ma manière de jouer est ancrée dans quelque chose de réel, que je puise en moi.

Et dans les scènes qui n'ont pas été coupées, quelles sont celles qui vous ont le plus marquées ?
Héloïse Volle : Moi, j'avais mal vécu le moment où Shirel se fait tabasser. C’était très violent de voir ça. En ce qui me concerne, c’était dur de filmer les scènes avec l'éducateur. Le fait que le spectateur croit qu'ils sont amoureux, alors qu’il est beaucoup plus âgé. Jouer la passion amoureuse à 15 ans où tu idéalises un mec qui en a quand même 30-35, c'est hyper glauque. De ne plus avoir de distance et de vraiment se mettre dedans, c’est très difficile. Trouver le bon équilibre, ça, c’était vraiment dur.
Mona Berard : Oui, forcément… Il y a celle où je pars du domicile ou celle où vous me retrouvez quand je suis en train de me droguer. C'est compliqué parce que tu ne veux pas tomber dans ces clichés. En même temps, tu as du texte, mais parfois il ne veut rien dire et il y a aussi ton opinion personnelle qui se mélange à tout ça. C’est difficile d’arriver dans un état où tu es juste ailleurs, complètement plongée dans le personnage. Jouer quelqu'un qui est bourré, ce n’est pas forcément compliqué, mais là, c’est une vraie torpeur, un état différent. Comme c’est lié à la drogue, ça m’éloigne beaucoup du personnage. Parfois, tu ressens du jugement et c’est très difficile de s’en détacher. Il faut trouver un juste milieu. On ajuste, on modifie un peu le texte, pour que ça devienne crédible, pour que toi tu y crois et que le public y croit aussi.
Toutes : "On aimerait qu’on donne plus de place à des profils comme les nôtres. On a plein de choses à raconter."
Et vous, Yowa ?
Yowa-Angélys Tshikaya : Oui, il y en a une mais elle a été coupée. C’est la scène où j'ai le bébé dans les bras, en boîte. Je devais le calmer alors que tout était chaotique. Quand Shirel revient c’est le chaos, je n’en peux plus. Puis elle repart, elle me redonne le bébé… pendant que sa mère faisait n’importe quoi. C’était vraiment très dur. Mais la scène la plus dure qui a été gardée, c’est celle où, avec Shirel, on vire Mona. Je ne dis rien parce que c'est Shirel qui la vire et Mona qui me dit : "Et toi tu dis rien ?" C’était vraiment très dur. Et ensuite, quand on rentre et qu’elle est défoncée. Là, je suis censée lui mettre la tête sous l’eau, la relever, l’emmener… C’est comme si c’était quelque chose qu’on avait déjà vécu dans le film, donc devoir le rejouer encore, c’est épuisant. On est déjà aux trois quarts du film, donc il y a toute une accumulation. Le personnage est déjà chargé émotionnellement…

Comment souhaiteriez-vous qu’il soit accueilli par le public et ce qu'il en retienne ?
Toutes : Qu’on donne plus de place à des profils comme les nôtres. On a plein de choses à raconter. Que l'on comprenne ces filles-là quand elles sont maladroites ou lorsqu’elles ne savent pas trop comment faire. Être touché par elles et qu'on ne les juge pas.
Qu’aimeriez-vous esquiver en général dans le cinéma ?
Toutes : Tourner avec des agresseurs, des types qui pourraient en profiter. Même si les scènes sont cadrées, certaines personnes en face de toi peuvent profiter de la situation… ça s’est déjà vu. Parfois, des acteurs profitent de scènes d’intimité, mettent la "grosse langue" dans un baiser. C’est pour ça qu’il y a le rôle d’une coordinatrice d’intimité. Elle est là pour surveiller, corriger la scène et s’assurer que tout se passe correctement. Certaines productions ne le font pas, souvent faute de finances, mais c’est super important.
Yowa-Angélys Tshikaya : J’ai une amie qui a fait un court-métrage avec une scène d’intimité sans coach. C’est là que tu réalises que ce sont deux humains qui doivent apprendre à respecter les barrières.
Shirel Nataf : Dans un film récent, j’ai fait une scène d’intimité qui n’était rien de plus qu’un baiser dans une tente. Je n'avais jamais embrassé un mec que je ne connais pas vraiment ou que je n’aime pas. C’est compliqué d’avoir un mec en face de toi que tu dois te convaincre d’aimer. La coordinatrice d’intimité a été parfaite. Elle a chorégraphié les gestes, pour que soit safe. Parfois, des réalisateurs te demandent de refaire la scène plusieurs fois et ça peut devenir très malaisant. Là, la coordinatrice intervient. C’est une vraie sécurité, tu sais que tu es surveillée et protégée.

"Les filles du ciel", en salles ce mercredi.
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