ARTS
Depuis plusieurs années, le Centre chorégraphique national de Rennes et de Bretagne expérimente une forme de gouvernance inédite dans le paysage culturel français. Aux commandes, pas de directeur unique mais un collectif : FAIR-E. Cette configuration, loin d'être un simple choix organisationnel, constitue le cœur même du projet artistique et politique porté par cette structure. En choisissant la direction collective, FAIR-E fait le pari de la multiplicité des voix, de la solidarité créative et de la transformation profonde de ce que peut être une institution nationale. Le résultat ? Un laboratoire artistique bouillonnant qui a su conjuguer ambition esthétique et impact territorial. Avec plus de 200 représentations et 82 500 spectateurs lors de son second mandat, le collectif démontre qu'une autre manière de faire institution est possible – une manière qui place l'ouverture, l'expérimentation et la diversité au centre de son action.

Ce qui anime FAIR-E, c'est la conviction que le hip hop mérite une place pleine et entière dans le paysage chorégraphique français. Pas comme une curiosité ou un faire-valoir, mais comme un langage artistique à part entière, porteur de sa propre histoire, de ses codes et de son exigence. Les créations soutenues par le CCN – qu'il s'agisse de Témoin de Saïdo Lehlouh, de (UNDER)GROUND) ou de STUCK de Mounia Nassangar – témoignent de cette ambition : explorer les frontières du hip hop, le confronter à de nouveaux espaces, y compris les plus improbables comme les lieux carcéraux, et affirmer sa dimension à la fois esthétique et politique.
Cette dynamique s'inscrit dans un contexte particulièrement tendu. Car si le hip hop français rayonne à l'international et nourrit l'imaginaire de toute une génération, il reste dramatiquement sous-représenté dans les circuits institutionnels. En 2023, à peine 0,4 % des œuvres chorégraphiques diffusées relevaient de cette discipline. Les compagnies peinent à accéder aux financements, aux réseaux, aux grandes scènes. Derrière ces statistiques se cache une réalité plus profonde : celle d'une culture autodidacte, ancrée dans les quartiers populaires, qui se heurte encore aux barrières symboliques et matérielles du monde de l'art.

L'action de FAIR-E ne se limite pas au territoire breton. Le collectif a tissé des liens avec des artistes et des institutions du monde entier – du Pakistan à la Tunisie, de l'Inde à l'Amérique latine. Ces collaborations ne relèvent pas du simple échange culturel : elles participent d'une vision du hip hop comme langage universel, capable de créer des ponts entre des réalités sociales et géographiques très différentes. En accompagnant l'émergence d'artistes autodidactes à l'international, FAIR-E affirme que la création ne connaît pas de hiérarchie, que les savoirs se construisent aussi hors des académies, et que l'institution peut être un tremplin plutôt qu'un filtre.
Ces circulations, soutenues par des partenaires institutionnels, permettent aux créations de voyager, de se confronter à de nouveaux publics, de se transformer au contact d'autres cultures. Elles dessinent ce que FAIR-E appelle une "licence poétique" : l'idée que l'art peut être un outil collectif pour imaginer d'autres manières d'être au monde.

Parmi les projets portés par le collectif, deux créations illustrent particulièrement bien cette ambition. Abîmes, la future pièce de Linda Hayford prévue pour 2026, plonge dans les méandres de la mémoire et de la transformation. À travers le Shifting Pop – un langage chorégraphique qu'elle a développé à partir du popping – l'artiste convoque une communauté hybride, organique, mystique. Des corps en mutation, à la frontière du réel et du fantastique, inventent ensemble un monde parallèle où la métamorphose devient le fil conducteur. Artiste associée au Centre national de la danse, Linda Hayford signe ici une œuvre qui interroge autant qu'elle fascine.
De son côté, Témoin de Saïdo Lehlouh incarne une autre facette de cette recherche. Créée en 2024 à Rennes, la pièce s'appuie sur un travail au long cours avec des danseur(se)s autodidactes, "témoins" de leur génération et de leur pratique. L'improvisation y devient le moteur de la rencontre, la chorégraphie se nourrit de l'écoute, de l'élan, de l'instant. Après avoir tourné en France et à l'international, Témoin revient cette année avec de nouveaux interprètes, preuve que l'œuvre continue de vivre, de muter, de s'enrichir.

Pour FAIR-E, ce deuxième mandat marque une forme de maturité. Il s'agit désormais de consolider les acquis tout en continuant d'inventer. Comment réinventer les outils de demain ? Comment dépasser les cloisonnements entre les disciplines, entre les publics, entre les institutions ? Comment imaginer de nouveaux rapports entre création, société et politique ? Autant de questions que le collectif se pose sans relâche. Le CCN de Rennes et de Bretagne est pensé comme un "refuge impermanent" : un espace où l'art reste le moteur premier, où l'expérimentation n'est pas un luxe mais une nécessité, où la diversité ne se décrète pas mais se construit au quotidien. L'ambition de FAIR-E est limpide : bâtir une communauté artistique plurielle, affranchie des stéréotypes et des assignations, capable de transformer durablement nos imaginaires collectifs. Dans un paysage culturel français encore marqué par les inégalités, le collectif FAIR-E incarne une autre voie. Celle où le hip hop n'est pas une marge mais un centre, où l'institution se met au service de la création plutôt que l'inverse, où le collectif prime sur l'individu. Et où, finalement, l'art redevient ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être : un espace de liberté, de résistance et de rêve partagé.