INTERVIEW

Antonio de la Torre, acteur : “Seuls les films qui parlent du monde dans lequel on vit méritent d'exister.”

Publié le

22 juin 2022

L’acteur espagnol révélé par Almodóvar incarne Léo Castenada dans “Entre la vie et la mort”, le polar esthétique et décomplexé de Giordano Gederlini, (scénariste pour “Les Misérables” de Ladj Ly). Dans un entretien pour S-quive, ils racontent la genèse de leur collaboration franco-espagnole, la construction du personnage interprété par Antonio de la Torre et de son obsession pour l'authenticité.

Antonio vous êtes en train de devenir aujourd’hui une figure incontournable du cinéma espagnol et européen, comment êtes vous arrivé dans le cinéma en général ?

J’ai d'abord été journaliste. A 26 ans, j’ai eu une révélation lorsque j'ai intégré une école de théâtre, que j'ai cependant arrêté de manière prématurée. Plus de 30 ans après, une personne m’a spécifié que lors de mon départ, le professeur avait déclaré “dommage qu’il s’en aille ce gamin, car il va être un grand comédien”. L’histoire de ma vie c’est simplement qu’il fallait que je devienne acteur.

Ce n’était pas compliqué de cumuler ces deux activités ?

Le métier d’acteur ne me permettait pas de subvenir à mes besoins. En Espagne, seulement 8% des acteurs vivent de leur métier. Etre journaliste m’a permis de superviser et créer un certain appui financier, d’autant plus que j’ai perdu mon père à  18 ans et ma mère à 24 ans. C’était pour moi l’unique solution d'avoir la conscience tranquille. Je n'ai aucun regret : j’ai gagné un premier prix Goya et travaillé avec Almodóvar ce qui a totalement changé ma vie.

Parlez-moi de votre rencontre...

Giordano : Quand j’écrivais le scénario, j’avais envie que mon personnage principal soit espagnol. En Espagne, le cinéma me fascine, notamment l’univers du polar. Je dessinais ce personnage qui devait être un homme d’une cinquantaine d’années, avec cette figure de père. J’avais évidemment vu Antonio dans de très nombreux films, à la fois dans des polars et des films très psychologiques qui m’avaient évidemment captivé. Puis, j’apprends qu’il est en tournage pour une série au Pays basque ; donc je lui envoie le scénario, puis je pars à sa rencontre. Il a esquissé un sourire en me disant qu’il n’était pas étonné que je vienne le chercher pour ce genre de cinéma et me dit qu’il ne parle pas un mot de français. Je lui réponds que ce serait extraordinaire pour moi s’il acceptait de me rejoindre sur ce projet. Et je crois que l’idée d’aller faire un film en Belgique avec une coproduction franco-belge et un peu espagnole, c’était un défi. Antonio est un comédien qui aime prendre des risques, si c’est facile ça ne l’intéresse pas (rires). Un thriller, un protagoniste très abimé qui essaie de se reconstruire... Je pense que ce sont ces détails qui l'ont séduit. Cela représentait un nouveau défi dans sa carrière.

"Je suis un acteur très obsessionnel avec la crédibilité, une crédibilité plus qu’une réalité. Par exemple, j’adore Star Wars, mais il n’y a que les films qui parlent du monde dans lequel on vit qui méritent d'exister."

Comment choisissez-vous vos projets ?

Antonio : À l’intuition, le risque, avec notamment la possibilité d’apprendre, que ce soit une langue, une profession ou simplement une personnalité.

Giordano : Et ce n’est pas un comédien qui va te laisser tranquille, c’est un comédien qui est exigeant. Tu dois être sûr de toi, tu ne peux pas faire le malin avec un comédien comme Antonio de la Torre (rires). Et Antonio me disait, tu peux me raconter même un film de science-fiction avec des extraterrestres ou ce que tu veux, mais je dois y croire à cette histoire. Travailler avec lui, avec ce système de “ping- pong” était hyper enrichissant.

Le rôle de Leo Castenada vous a t-il directement attiré ?

Antonio : En vérité, non. C’est d’abord le scénario qui m’a attiré, le fait de travailler avec mon ami Giordano et l'occasion d'apprendre la langue française, l’histoire. Et seulement après, j’ai accepté de tourner dans ce film et d'entrer dans la peau de Leo Castenada. Je suis un acteur très obsessionnel avec la crédibilité, une crédibilité plus qu’une réalité. Par exemple, j’adore Star Wars, mais il n’y a que les films qui parlent du monde dans lequel on vit qui méritent d'exister. Et ce film parle de loyauté, de mystère, de la sincérité, de la résistance, de nombreux aspects majeurs de la vie...tout ce qui m'attire.

Vous êtes relativement impliqué dans vos rôles, dans vos projets. Je pense notamment au film Gordos où vous avez dû prendre 30 kilos. À l’inverse, pour Entre la vie et la mort vous avez perdu 9 kilos, appris à conduire un métro et les dialogues en français par cœur.

Antonio : Pour moi c’est normal, car si le spectateur se pose des questions ça veut dire que l'acteur n'est pas crédible.

Giordano : Par exemple, il y a des scènes où il doit avoir des gestes très techniques, à la fois d’un policier mais aussi d'un conducteur de métro. Antonio ce n’est pas quelqu’un que tu installes comme ça dans un fauteuil et tu lui fais faire semblant de conduire un métro, non, il veut connaître et savoir ce que son personnage est censé savoir. C’est ce qui l’aide à construire son personnage.

Antonio : Oui, mon objectif c’est de ne pas avoir l'air d'un comédien.

"Antonio est émotif. On est devenus très amis et on peut se comprendre en un regard. Je capte quand il n’est pas prêt pour une scène. Mais le moment venu, il est capable d'offrir quelque chose de fort."

Entre la vie et la mort, c’est un titre prenant qui reflète bien le personnage de Leo Castenada... Comment parvenez-vous à retranscrire ce rôle d’homme “fantôme”, avec force et fragilité ?

Antonio : C’est plus une question de faire les choses avec tendresse selon les moments. Par exemple, dans la scène où Leo va à la crémation de son fils, j’ai imaginé qu'il s'agissait de mon vrai fils.

On remarque effectivement dans le film une vraie recherche d'authenticité du point de vue des émotions, sans pour autant les étaler. Comment avez-vous abordé ces choses que l'on ne doit pas dire mais qu'il faut comprendre ?

Giordano : C’est très particulier un tournage car chaque jour tu conçois des scènes différentes et pas toujours dans le même ordre. Il faut donc arriver à se replonger dans l'état dans lequel l'acteur était dans une scène tournée 15 jours auparavant. C'est difficile de retrouver ces sensations. Antonio est émotif. On est devenus très amis et on peut se comprendre en un regard. Je capte quand il n’est pas prêt pour une scène. Mais le moment venu, il est capable d'offrir quelque chose de fort.

Vous étiez les seuls à parler en espagnol dans l’équipe, cela vous a-t-il davantage rapproché ?

Giordano : Oui le film s’est tourné à Bruxelles, qui est une capitale bilingue français-flamand, donc l’équipe était mixte. Cela donnait naissance à un mélange de langues assez curieux.

Finalement, quelle est la particularité de ce film ?

Déjà c’est un film belge, tourné à Bruxelles, et il n’y a pas vraiment de polar, de thriller qui soit tourné en France ou en Belgique. On voit notamment une mixité entre les comédiens, Olivier Gourmet, Marine Vacth, tous les acteurs belges et Antonio de la Torre, ce qui est donc singulier dans ce film c’est d’oser faire un polar, avec tous les codes du polar mais sans façons, de manière décomplexée. En plus, il y a un travail esthétique étonnant. Et surtout la performance d'Antonio de la Torre.


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