INTERVIEW

Empty7 : "Un homme, dans le rap, aujourd’hui, c’est quelqu’un qui assume sa sensibilité."

Publié le

22 juillet 2023

Être vrai c’est être masqué ? Le hip-hop est devenu l’une des sphères musicale, artistique, économique et sociale les plus influentes dans notre quotidien. Nous le faisons et il nous fait. Comme une mauvaise addiction cette co-dépendance semble effacer le sens des réalités. Les nuits et les jours sont au croisement du soleil et de la lune. Au point de rupture de l’horizon. Dans cette relation somnambulique, on craint que se meurent l’homme et l’artiste. Mais après le cauchemar on rêve que rien n’ait bougé. Seulement voilà, plus rien n’est et rien n’est plus. Pourtant ! Avec Nessun Dorma ("Que nul ne dorme"), sorti au début de cet été, le rappeur suisse Empty7 paraphrase Giacomo Puccini pour proposer une musique qui a pour unique mission de faire vibrer l’âme de l’autre autant que la sienne. Humaniste stoïcien qui se nourrit de l’épicurisme, du temps qui passe, l’homme derrière la cagoule est le même que l’artiste derrière le masque. La musique ne change pas le monde… Mais celle du Genevois semble impulser un mouvement que nous qualifions de trop rare dans nos mœurs autant que dans nos musiques, et que nous aimerions à nouveau ressentir : l’amour.

Empty7

Ce terme se définit comme le mouvement de l’âme qui pousse à établir une relation avec l’être. Voilà très exactement ce qui ressort de la musique de Empty7 ! C’est un rap qui veut dialoguer avec nous, qui veut nous rencontrer, qui veut nous éveiller à l’être, ensemble. Inspiré par des auteurs comme Zimmer, Bach ou Debussy, il pleure, il demande pardon, il tente de se relever, il souffre, il aime, il hait… Il devient humain… En chantier dans sa musique comme dans sa vie, il se construit avec nous dans ses œuvres. Il explore l’univers en mélangeant des compositions classiques orchestrales aussi brillantes qu’une étoile, au piano comme un enfant qui regarde les chevaliers du zodiaque, avec des sons électro très lourds comme venus des profondeurs de la nuit. Des paroles intimes et palpables, aux rythmes sensibles et puissants.

Ce compositeur porte une cagoule comme une armure. Loin de se cacher derrière, il l’utilise pour (re)construire un lien avec nous. Entre sueur et sang, il se bat pour la beauté de ce qui reste et pour celle à venir. Conscient qu’il ne peut le faire seul, il nous appelle à l’aider dans des morceaux composés avec le cœur d’un gosse et l’âme d’un centenaire. L’homme au masque de tissus est un artiste qui vous heurtera dans votre personne autant que dans votre musique. Avec Nessun Dorma, il pousse sa littérature à l’éveil définitif. Plus que de ne pas mourir, il veut vivre ! Déterminé plus encore à chaque morceau à remettre du sens dans son passé, dans le présent des générations à venir, pour construire un avenir sur le fil mais où ça fait "boum boum", il s’engage à être vrai au cœur de son âme. Empty7 vient donner une claque à l’industrie musicale, à nos habitudes, à nos clichés, à nos interactions ou nos masques. Celui qui cache son visage paraît plus humain que nous. Sa musique pose une question plus que passionnante : est-ce qu’être vrai c’est être masqué ? S-quive a rencontré l’artiste pour un échange riche et sincère à propos de sa musique, son dernier EP et sa vision du monde. L’occasion de constater qu’au détour de sa cagoule, se cachent des yeux rieurs, passionnés, amoureux, curieux, questionnant…en somme un miroir de notre âme.

Empty7

Dans vos œuvres, l’instru semble avoir une place centrale. Dans le diptyque BLV Nuit et sa version orchestrale concerto, on a même le sentiment que, pour vous, la musique classique et le hip-hop, c’est pareil. Quelle place ces deux styles ont dans votre parcours ?

C’est assez simple, le premier langage que j’ai eu, c’est la musique classique. Je n’ai pas eu ce parcours habituel, de celui qui découvre le rap avec les grands frères à 8 ans. Je l’ai découvert assez tardivement vers 12 ans, ce qui m’a retardé et je me suis concentré sur autre chose. J’ai commencé le piano très jeune, j’avais 4 ans et les musiques classiques, de films, ou orchestrales sont celles que j’ai écoutées toute mon enfance. Ce qui en a fait mon premier langage. De plus, mon père était militaire. J’ai grandi avec des chants militaires, des films de guerre parce qu’il a été beaucoup "matrixé" par ça ! Cela m’a forcément construit dans un premier temps et ma volonté de faire du hip-hop est née bien plus tard.

Quels artistes vous inspirent dans vos instrus ?

Je donne toujours la même réponse en premier parce que c’est vraiment le boss ! [Rires] Top 1 et obligatoire pour moi : Hans Zimmer ! A mon sens, un "génie" c’est trop peu dire pour de cet homme. C’est quelqu’un qui a inspiré toute une génération après lui. Comme moi, il n’a pas une grande formation classique. Je n’ai pas fait de solfège, par exemple. Mais ça n’a pas empêché d’être et de devenir quelqu’un. Pour l’anecdote, pour le film Interstellar, il a composé toute la musique avec une feuille de dialogue. C’est trop ! Sa manière de composer est folle ! Mais il n’y a pas que lui. Il y a aussi des compositeurs comme Debussy, Beethoven, Bach, plus tardivement Puccini, — ce qui a donné le titre de mon EP Nessun Dorma, inspiré d’un son opéra Turandot —. Quand je regarde mes compositions, finalement, ça me semble complétement logique. Tous ces compositeurs et ces œuvres ont une place tellement importante, que c’est complétement cohérent qu’en tant qu’artiste et en tant que personne, ça m’a amené à créer cette musique.

"Ma musique ne m’a jamais autant ressemblé."

Avec votre dernier EP Nessun Dorma, votre écriture devient de la littérature... On sent cette évolution constante depuis vos premiers titres. Mais ici c’est un palier radical. Selon vous, qu’est-ce qui a provoqué cette évolution ?

Ta question est très intéressante parce que je ne me suis pas beaucoup penché sur ce sujet. Tu as raison, il y a une différence ! La première raison à mon sens, c’est parce que je commence à me faire réellement confiance. Je calcule plus ce qu’on me dit ou non. Ce qui est bien mieux comme ça d’ailleurs ! Plus de gens devraient faire la même chose en général. Une deuxième raison, c’est que je me suis remis à lire énormément. Je pense que ça enrichit aussi ton langage, ton art, ta manière de penser et d’être au monde. Ça influence forcement ce qui va sortir comme musique. Mais la raison principale, à mon avis, c’est que je suis tous les jours un peu plus déterminé. C’est lié au fait que ma musique ne m’a jamais autant ressemblé. C’est presque du néo-classique que je propose. Ce qui me plaît car cela correspond à qui je suis. J’aborde des sujets et je défends des idées qui me ressemblent et qui sont importantes pour moi. Je gagne en confiance parce que je me sens en accord avec ce que je fais, du coup je me sens plus à l’aise à revendiquer des choses qu’on voit, à mon sens, pas assez dans le rap. Et finalement je m’y retrouve, alors je me fais plus confiance encore… C’est une boucle tu vois ! [Rires] Mais c’est ce qu’il faut, parce que ça me permet d’être vrai avec moi-même en tant qu’artiste et en tant que personne. C’est super important pour ce que tout ça ait du sens.

Un titre tient une place très particulière dans votre nouvel EP. Est-ce que vous pouvez nous parler plus longuement de "Océans" ?

Déjà, c’est bizarre que personne ne l’ait remarqué… Encore que, pas forcement, parce que faut être un gros con comme moi pour faire attention (Empty7 rit tellement que ses yeux disparaissent). En fait, ce n’est pas un morceau normal, parce que c’est une valse ! Je pense que c’est atypique d’entendre quelqu’un rapper sur ce style. Cet exercice m’a beaucoup plu, et je serai sans aucun doute amené à recommencer. Pour la petite histoire, pour aller plus profondément dans l’explication, j’étais en tournage avec Django. Le soir on était dans un chalet isolé et on s’est fait une session écriture et piano. Je me suis posé et je me suis laissé aller sans réfléchir. Django a filmé la scène, et heureusement parce que je ne me souvenais pas des notes. S’il n’avait pas fait ça, le morceau n’aurait jamais existé. D’ailleurs, je ne le remercierai jamais assez, parce que pour moi c’est l’un de mes morceaux les plus importants ; et grâce à lui il a pu naître ! S’il plaît aux gens c’est, je pense, en partie parce qu’il est très intense, mais aussi parce qu’il a été créé d’une manière un peu spéciale par rapport aux autres fois où je me livrais. Je l’ai fait avec un frère à moi, le plus important il est là. Et en vérité, pour tout raconter, c’est Django qui voulait ce piano pour son album mais quand on l’a fait, il n’a pas pu prendre l’instru’. Il m’a dit : "Ce morceau est fait pour toi, je ne peux pas l’avoir". C’est un très beau geste de sa part de me laisser une compo’ qui aurait pu être incroyable pour lui. C’est que de l’humain ce titre, c’est spontané, il n’y a pas de calcul, il n’y a pas cette démarche de se demander : "Comment faire pour que ça marche ?" Ça fait du bien de se retrouver dans une manière de faire qui ne dénature pas le propos du hip-hop.

Vous avez composé un titre intitulé "Mission". C’est quoi votre mission ici ?

Je pense que c’est la même mission que tout le monde : la paix. Est-ce que cela veut dire la réussite, devenir la prochaine star du rap ou de la musique classique ? Je ne sais pas ! Chaque artiste à sa propre définition de ça et sa représentation. En tout cas, pour moi, un artiste est un médecin de l’âme. Qu’on soit rappeur, breaker, peintre, sculpteur, cinéaste c’est pareil. On est tous des artistes. Ma paix se résume à fournir la paix, ou la favoriser, aux autres. C’est clairement ça mon moteur. C’est pour ça que quand je vois les retours de mon dernier projet, je me dis que je ne peux pas m’arrêter là. Je pense que les gens ont besoin de ça, surtout dans des périodes bizarres comme actuellement, remplies de doutes et de craintes.

Empty7

Cette mission, vous l’avez fait d’abord pour vous ou pour les autres ?

J’ai l’impression que c’est lié ! Si je réussis, je fais manger mon quartier ; si je fais manger mon quartier, je fais manger les miens ; donc moi je suis heureux parce que "mes gens" sont heureux ; ma mère est heureuse donc moi je suis heureux. Tout ça travaille ensemble !

"Un homme, dans le rap, aujourd’hui, c’est quelqu’un qui assume sa sensibilité."

Vous écrivez : "Je suis en pleurs quand je joue ces notes sur le piano". Ces paroles cassent les clichés qu’on se fait encore d’un homme dans ce style musical… Alors, c’est quoi un homme dans le hip-hop selon vous ?

C’est tellement complexe déjà de définir ce qu’est un homme dans la vie ! Je ne sais même pas si j’en fais partie parce que t’as vu je suis masqué… [Rires] Ce débat est partout, dans certaines sphères, qui affirment que t’es pas un "vrai homme" si tu ne montres pas ta tête ! Je n’en tiens pas forcement compte, parce que ça me semble être plus des histoires d’égo mal placé et ça ne m’intéresse pas. De plus, il y a tout un pan qui contredit complétement tout ça. Donc, si on devait prendre en considération ces idées et ces contraires, on ne ferait plus rien ! Mais je pense que la tranquillité de l’art et de la vie passe par là. Aujourd’hui, on cherche moins ça que la célébrité. On veut pouvoir dire ce que l’on pense, faire ce que l’on a envie sans risques des retours néfastes pour soi ou notre famille. Après, un homme, pour moi, dans le rap aujourd’hui, c’est quelqu’un qui assume sa sensibilité. Qui s’autorise à pleurer, à être en colère, à ne pas être bien, à être perdu… Mais aussi qui ose et assume d’en parler. C’est quelqu’un qui accepte et affirme ne pas être un homme, comme tout le monde le visualise dans un schéma archaïque ! Il était temps franchement ! Parce qu’on a perdu tellement de proches à cause de cela. C’est justement honteux d’avoir honte de ça : la sensibilité d’être humain. Même si bien entendu on peut se dire qu’il y a pire, car pour d’autres la réalité est toute autre. Mais c’est une question de référent aussi tu vois. Un enfant qui n’a connu que ça ne peut pas imaginer autre chose. Cela reste douloureux et éprouvant à vivre. Pour certains, le mal est de faire des kilomètres pour de l’eau potable, et pour d’autres, c’est la misère psychologique ou émotionnelle. On ne peut pas en qualifier l’un de plus important que l’autre. Les deux portent atteinte au bonheur. Cela n’empêche pas que je suis content que ça bouge, que les mentalités évoluent, que des petits commencent à comprendre qu’un homme n’est pas quelqu’un qui se bagarre. Être un homme dans le rap aujourd’hui, c’est ne pas être ce que cette musique nous dit d’être ; mais proposer un autre modèle, une autre manière de se définir. Mais toujours avec gentillesse, c’est important !

"Je n’ai jamais été aussi sincère et je ne me suis jamais plus senti être moi qu’avec cette cagoule."

Vous parlez énormément de vertu dans votre musique. Le philosophe Spinoza a écrit que "le fondement de la vertu est l’effort même pour conserver son être propre". Comment fait-on pour devenir et rester soi ?

La question de ouf ! [Rires] J’ai lu Spinoza, il y a pas mal de temps durant mes études de sociologie. Il fait partie de ces philosophes qui m’ont "matrixé". Je vais déjà commencer par une discussion avec des collègues, il n’y a pas longtemps. Pour eux, être soi c’est correspondre à ton éthique. Par exemple, si ta valeur c’est devenir le meilleur, même si tu dois écraser des gens pour ça ; et que tu arrives à être en accord avec ça, alors on est soi. Maintenant, si je devais te répondre sans penser à cette conversation, je te dirais qu’être soi c’est te regarder et te dire qu’il n’y a pas d’artifices. Être transparent avec toi-même, c’est-à-dire que si tu as conscience de mentir, tromper ou manipuler l’autre et l’accepter. En vrai, je la trouve super ta question parce que moi je suis un artiste masqué ! Et justement être masqué, je pense, favorise le fait d’être soi. Parce que la réalité, c’est que je ne porte pas un masque, ça me permet vraiment d’être moi ! Je n’ai jamais été aussi sincère et je ne me suis jamais plus senti être moi qu’avec cette cagoule. Je l’ai porté, au départ, pour ne pas avoir besoin de me justifier dans la rue, dans ma vie de tous les jours et dans ma musique. Je suis vrai envers moi-même. Mais ce n’est pas le "vrai" du style. Être un vrai mec de dehors… parce que ça, c’est de la mer** ! Parce que la réalité, c’est que quand tu vis ces choses-là, tu veux en sortir. On pourrait se demander si être vrai c’est être masqué ? Ou alors la question qu’il faut se poser c’est, est-ce que tu ferais les mêmes choses, masqué ? Si tu réponds oui, alors tu es vrai.

Empty7

C’est quoi la musique pour vous ?

Je vais te donner deux réponses. Pour moi, il y a deux choses : les sons et la musique. Les sons font vibrer tes oreilles, la musique fait vibrer ton âme. Par exemple, je ne suis pas fan de reggae, mais certaines musiques m’ont complétement traversées. Ça va bien plus loin qu’un truc mécanique, ça te heurte, ça te fait vibrer dedans mais ce ne sont pas tes tympans. Quand je dis musique, ça peut-être une voix, un bruit de voiture.

Qu’est-ce qui vous a fait vibrer récemment ?

Récemment, je me suis repris "Purple Rain". C’est un truc de malade ce morceau ! [Rires] Je pense que c’est l’interprétation de ce morceau, sa façon de crier, souffrir ou sa manière d’être heureux… Il est trop fort ! Il était punk/rock c’est certain, mais il était aussi très proche du hip-hop par son esthétique. Dans sa musique aussi, il utilisait, par exemple, du delay dans sa voix, qui est beaucoup venu par la suite dans le rap. Après quelque chose de plus récent, j’ai pris une grande claque avec Brakence. Ça m’a vraiment touché. En gros, il fait de l’hyper pop, de la trap, du hip-hop, du rock. Niveau ingénierie sons, il te sort des sons de l’espace, c’est n’importe quoi ! C’est classé dans rap ; mais ce n’est clairement pas du rap. C’est trop stylé !

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