ARTS

Du blé sous les voûtes : Rémi Marcel investit Saint-Eustache

Publié le

18 octobre 2026

Lauréat 2026 du Prix Rubis Mécénat, décerné avec les Beaux-Arts de Paris, l’artiste Rémi Marcel présente jusqu’au 29 novembre prochain une installation sculpturale dans l’église parisienne.

Carte Blanche à Rémi Marcel, Beaux-Arts de Paris, courtesy Rubis Mécénat, église Saint-Eustache, 2026. Photo / InstanT Productions

Dans l’église Saint-Eustache, des graines de blé sont en train de lever. Elles ont été semées par Rémi Marcel, né en 2002 et en dernière année aux Beaux-Arts de Paris, choisi pour la sixième édition du Prix Rubis Mécénat. Son projet prend place dans un quartier longtemps dédié à l’approvisionnement de la capitale, à deux pas de l’une des plus grandes plateformes de correspondance ferroviaire d’Europe.

Deux colonnes coupées en deux, pensées comme des réceptacles

Le plan est simple : deux sculptures en forme de demi-colonnes se répondent de part et d’autre de l’édifice, l’une au sud, l’autre au nord. Aucune ne soutient la voûte. Elles servent d’écrins. Celle en argile accueille un dispositif de culture où le blé pousse pendant toute la durée de l’exposition. Un circuit d’arrosage, installé à la base et masqué derrière une paroi vitrée, permet de suivre la croissance à l’œil nu. En face, une réplique en plâtre reprend la forme de la première. Elle joue le rôle de moulage, comme une pièce exhumée lors d’une fouille : elle conserve la trace minérale de ce qui a vécu. Le décor des deux pièces renvoie aux éléments qui marquent l’église de l’extérieur, la lumière du soleil et la pluie. Pour la commissaire Oulimata Gueye, l’ensemble rend sensible la persistance de ce qui a été modifié, déplacé ou démoli au fil du temps : d’un côté par la poussée du végétal, qui dialogue avec la pierre, de l’autre par l’empreinte, ce qui demeure une fois la vie retirée. L’œuvre fait aussi écho au passé nourricier du quartier. Elle propose aux visiteurs de quitter un instant le rythme de la ville pour celui des cultivateurs, réglé sur les semis et les récoltes.

De la cuisine à la sculpture

Rémi Marcel est originaire de Charente. Formé d’abord à la cuisine, puis à la pâtisserie, il change de cap pour entrer aux Beaux-Arts de Paris, où il travaille dans les ateliers de Tatiana Trouvé et de Laurent Esquerré. Il y fait de la nourriture un matériau à part entière. Son travail mêle sculptures, dessins, installations et objets à la fois utiles et artistiques. Il privilégie les moments partagés autour d’un repas, d’un feu ou de substances en pleine métamorphose. La cuisine lui sert d’outil esthétique pour monter des dispositifs animés, qui traduisent des cycles et placent le public en position d’acteur. Il se décrit comme un marcheur, attentif à ce qui l’entoure, et cherche à s’ancrer dans chaque lieu pour mieux l’habiter. Pour lui, vie quotidienne et création ne forment qu’une seule démarche, où les formes naissent de gestes modestes et situés.

Carte Blanche à Rémi Marcel, Beaux-Arts de Paris, courtesy Rubis Mécénat, église Saint-Eustache, 2026. Photo / InstanT Productions

Le vivant comme horizon

Dans son texte de commissariat, Oulimata Gueye relie l’installation à un courant de pensée qui reconnaît aux plantes une capacité d’agir, au lieu de les cantonner au rang de choses passives. Cohabiter avec elles, c’est selon elle réfléchir en termes de liens entre tous les êtres, et prendre ses distances avec la seule logique productive. Elle voit dans les pratiques paysannes l’idée d’une agriculture fondée sur la relation, où nourrir passe par une évolution commune avec les végétaux. Son propos s’appuie sur la réflexion de l’artiste, sur la thèse de Dusan Kazic (Quand les plantes n’en font qu’à leur tête, La Découverte, 2022) et sur les écrits de Marielle Macé (Styles. Critique de nos formes de vie, Gallimard, 2016). Elle y lit la défense d’une façon d’habiter le monde où dimensions végétale, spirituelle, politique et sensible restent liées. Critique, curatrice indépendante et enseignante, Oulimata Gueye développe une recherche à la croisée de l’art contemporain, des sciences et des cultures populaires. Elle a dirigé le Post-diplôme Art de l’Ensba Lyon de 2021 à 2025. Son parcours compte notamment les expositions Afrocyberféminismes (Gaîté Lyrique, Paris, 2018) et UFA, Université des Futurs Africains (Lieu Unique, Nantes, 2021).

Le Prix Rubis Mécénat

Lancé en 2021, le prix s’adresse aux étudiants de quatrième et cinquième année des Beaux-Arts de Paris, sélectionnés sur dossier par un jury. Le ou la lauréat·e dispose d’une aide financière à la production, d’un suivi assuré par Rubis Mécénat et de l’appui d’un·e commissaire invité·e. L’élaboration de l’œuvre s’étend sur six mois, de mars à septembre, avant une présentation à l’automne. Le jury de cette édition était composé d’Oulimata Gueye, de Jean-Baptiste de Beauvais (directeur des études de l’école), de Lorraine Gobin (directrice de Rubis Mécénat), de la galeriste Françoise Paviot, membre du collège visuel de l’église, et de Pierre Vivarès, curé de la paroisse. Avant Rémi Marcel, le prix est allé à Dhewadi Hadjab (2021), Hélène Janicot (2022), Marc Lohner (2023), Charlotte Simonnet (2024) et Liselor Perez (2025).

Une église tournée vers la création

Édifiée au XVIᵉ siècle, Saint-Eustache accueille depuis les années 1990 des interventions artistiques, en complément de sa vie musicale. Certaines sont durables, comme les œuvres de Keith Haring, Raymond Mason, John Armleder, Pascal Convert ou Dhewadi Hadjab. D’autres sont éphémères, comme celle de Christian Boltanski pendant la Semaine sainte de 1994.

Carte Blanche à Rémi Marcel, Beaux-Arts de Paris, courtesy Rubis Mécénat, église Saint-Eustache, 2026. Photo / InstanT Productions

Quinze ans pour Rubis Mécénat

Fondé en 2011 par le groupe Rubis, le fonds de dotation fête cette année ses quinze ans. Il aide de jeunes artistes à produire leurs projets et conduit des programmes éducatifs en Afrique du Sud (Of Soul and Joy, 2012), en Jamaïque (InPulse, 2015) et à Madagascar (Ndao Hanavao, 2018). L’année 2026 est marquée par la sortie en novembre de l’ouvrage Relier les horizons, coédité avec JBE Books, par la bourse remise à Tania Arancia pour la création caribéenne et amazonienne, et par un nouveau chantier malgache sur le recyclage des textiles avec la designer Léa Dammann.

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Église Saint-Eustache, 146 rue Rambuteau, Paris Ier, jusqu'au 29 novembre prochain.

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