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D’étranger indésirable à star de la photo de mode : les tribulations d'Erwin Blumenfeld au mahJ

Publié le

15 janvier 2023

Présentée au Musée d’art et d’histoire du judaïsme jusqu'au 5 mars prochain, à Paris, l'exposition "Les Tribulations d’Erwin Blumenfeld, 1930-1950", raconte le parcours du photographe berlinois qui, après avoir enduré guerres et exils, devient l’œil le plus convoité de New York. L'occasion de découvrir un artiste visionnaire, malmenant les négatifs à force d'expérimentations, qui s'amuse autant avec les mannequins parisiens qu'avec les gitans des Saintes-Maries-de-la-Mer.

Erwin Blumenfeld photographe
Double autoportrait à la Linhof Paris, 1938 © The Estate of Erwin Blumenfeld 2022

Après Guy Bourdin, Helmut Newton ou Richard Avedon, c'est au tour d'Erwin Blumenfeld de confirmer son titre d'artiste au sein de grandes institutions. Le Musée d’art et d’histoire du judaïsme (mahJ) lui rend hommage, jusqu'au 5 mars prochain, à travers l'exposition "Les Tribulations d’Erwin Blumenfeld, 1930-1950". Si des photographes, plus jeunes, ont pu combiner engagement dans la mode et reconnaissance dans le milieu de l’art, ce n’était pas encore dans les usages à l’époque de Blumenfeld. Lui est du genre à ne pas s'arrêter au vêtement. Pas plus qu'aux frontières. Interné au camp de Sidi El-Ayachi près d’Azemmour, au Maroc, le photographe en exil deviendra en quelques semaines plus tard, en août 1941, la nouvelle coqueluche du Harper's Bazaar, à New York. Le prestigieux magazine de mode et le Vogue, en particulier, seront les supports influents de son talent, déployé dans une libre exploration de formes et de couleurs.

Erwin Blumenfeld
Photographie pour la couverture de Harper’s Bazaar, décembre 1941, New York, 1941 © The Estate of Erwin Blumenfeld 2022

Le dadaïste notoire continue ses expérimentations autour du corps féminin sur la base de ses commandes, via "l'art en contrebande". Il étire les visages, les démultiplie, les découpe. Il se concentre sur la fragmentation du corps et du modèle. Son objectif fixe les regards qui semblent disparaître. Ils se font lointains, sensuel, perdus dans leurs pensées. Ceci est une révolution, débutée en studio dans les années 1930, emboitant le pas à Man Ray — autre photographe juif dont la carrière se situe à cheval entre les États-Unis et la France — , pionnier de la solarisation. Blumenfeld ne respecte pas les négatifs. Il les superpose, les développe avec des variations de températures provoquant de la réticulation, leur balance de l'acide. Une explosion de créativité qui dépasse la chambre noire, jouant à la prise de vue avec des lampes colorés, des voiles, des vitres délavées et des miroirs cassés.

Erwin Blumenfeld
Red Cross (Croix rouge), variante d'une photographie pour Vogue US, mars 1945 New York, 1945 © The Estate of Erwin Blumenfeld 2022

"La technocratie de ce monde de petits-bourgeois m’amena par des routes secondaires jusqu’aux merveilles universelles d’hier, hélas déjà promues dans des parcs naturels au rang d’espèces préservées", écrit Blumenfeld dans sa biographie mordante, Jadis et Daguerre (1975). Avant de quitter Vogue pour se consacrer à la publicité et collaborer avec de nombreuses marques, le punk du papier glacé ne résiste pas à l'appel d'une rébellion spirituelle. En témoigne une série de rares clichés sur une cérémonie folklorique amérindienne dans le village de San Ildefonso, au Nouveau-Mexique. Plusieurs spécialistes ont salué la démarche tant la proximité avec les danseurs est flagrante. Proximité que l'on retrouve également sur des photos personnelles réalisée à la fin des années 1920 lors d'un pèlerinage gitan aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Roulottes, fête foraine, manèges, diseuse de bonne aventure, femmes et enfants posant fièrement...C'est tout un monde qu'il capture en un objectif.

Saintes-Maries-de-la-Mer 1928 © The Estate of Erwin Blumenfeld 2022
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