INTERVIEW

Arthur Ely : "Peu importe les drames qu'on connaît, on reste en vie, le sang continue de circuler."

Publié le

30 mars 2026

Arthur Ely vient de sortir son nouveau single "au commencement". Un titre qui annonce déjà son univers, entre bossa, folk et nouvelle scène rap. Une poésie new wave qu’il a dévoilée avec son album Saignant, paru en octobre dernier. Les thèmes du deuil, de la résilience et du rapport au monde façonnent ce projet, à la fois doux et traversé d’une énergie punk. La langue est au cœur de sa démarche : Arthur Ely cherche sans cesse à en repousser les limites pour la rendre vivante, voire "saignante". Un artiste à découvrir sur scène, alors qu’il poursuit une tournée entamée en janvier avec plusieurs premières parties dans des Zéniths aux côtés de Vanessa Paradis et sur scène à la Maison de la poésie le 25 juin prochain.

Arthur Ely ©Jonathan Steuer

Que signifie le titre "Saignant" pour vous ?

"Saignant", pour moi, ça veut dire vivant. Si on n'a pas de sang dans le corps, on est mort, c'est aussi simple que ça. Puis, ça évoque deux choses : c’est d'abord par rapport à la langue. Je pense que la poésie, c'est parler une langue vivante. On a tendance à parler avec des mots un peu tout faits, tout cuits, tout préparés et, pour moi, essayer de trouver une langue un peu poétique, c'est juste trouver une langue qui est plus proche de ce qu'on ressent.  Elle permet d’exprimer des émotions de façon un peu plus brute. J’aime bien l'idée d'une langue saignante. Il y a pas mal de thématiques différentes dans l’album, mais il y a quand même celle du deuil et de la reconstruction après un deuil, que ce soit quelqu'un qu'on perd physiquement par la mort ou bien par des ruptures amoureuses, amicales… Donc, il y a cette question de la reconstruction après la douleur qui m’intéresse. Pour moi, "saignant", c'est une cicatrice, mais c’est aussi le fait que le sang continue de couler dans le corps. Peu importe les drames qu'on connaît, on reste en vie, le sang continue de circuler.

Qu’est-ce qui a déclenché cette volonté d’explorer les thèmes du deuil et de la résilience dans cet album ?

J'ai fait un deuil un peu fondateur qui était la perte de mon père, à l’adolescence. C'est à ce moment-là que l’envie de faire de la musique, d’écrire des choses, est devenue forte. C’est un sujet auquel je reviens toujours, que je le veuille ou non. Par contre, au final, je vois cet album plutôt de manière positive. C'est peut-être la première fois de ma vie que je me sens autant en paix avec la mort et la perte en général. Les gens, on ne les perd jamais vraiment finalement : ils restent en nous, dans nos choix, dans nos réflexes. Ce n'était pas un truc calculé avant de faire l’album. J'écris plein de chansons, des centaines et des centaines, jusqu'à ne plus comprendre où j'en suis dans ma vie et qui je suis. C’est en sélectionnant que je me suis rendu compte de ce qui revient. Ce cheminement vers un état un peu paisible, comment on incorpore la perte et les douleurs…

"La poésie contemporaine m’a mis des claques. C'est assez vivant ce qui se passe en ce moment en France, avec des auteur(e)s comme Laura Vasquez ou Victor Malzac."

D’où vous vient cet amour pour la poésie ? Vous avez d’ailleurs publié un recueil en 2024, Les jours fument ta viande…

La poésie contemporaine m’a mis des claques. C'est assez vivant ce qui se passe en ce moment en France, avec des auteur(e)s comme Laura Vazquez ou Victor Malzac. Ce sont des écritures très ancrées dans le corps pour parler du monde et ça me parle beaucoup. Je pense que c'est un des grands sujets de notre époque aujourd’hui. Même dans la société, on juge les corps des gens : selon comment on se tient ou comment on se perçoit corporellement, on n'agit pas pareil. La métaphore de la viande, c’est une façon d'accepter la matérialité du corps et donc aussi de la mort. Même si le corps devient peut-être quelque chose de matériel à qui on ne peut plus parler, on peut continuer de lui parler intérieurement. Une fois que je commence à trouver cette métaphore de la viande ou de la nourriture, ça me permet de trouver d'autres choses. Il y a aussi un côté très concret dans mes textes, avec la nourriture : ça permet de l’ancrer dans du vécu simple. On mange tous les jours et toutes les émotions importantes passent aussi par là. Ça m’aide à accéder à des choses plus profondes sans passer uniquement par des idées abstraites. C'est un sujet qui, à mon avis, n'est pas beaucoup traité et qui me permet d'accéder plus facilement à de grandes émotions. C'est plus simple, pour moi, de parler par la suite d'émotions fortes comme la nourriture amoureuse. Il y a le "miel pops" dans l'album, il y a souvent des assiettes, des bols…

Votre écriture mêle humour noir et tendresse : comment trouvez-vous cet équilibre ?

J'aime beaucoup les chansons qui arrivent à être sur deux fils, à faire passer deux émotions en même temps. Il y a pas mal de morceaux d’Alain Souchon que je trouve très forts pour ça. L’un d’eux s'appelle "Sous les jupes des filles". Dans cette chanson, il parle à la fois de l’adolescence, du rapport hommes-femmes, des débuts des premières histoires d’amour… et en même temps, à un moment, il y a un basculement : ça devient la guerre, la nation, les jeunes appelés au front. C'est assez mystérieux comme morceau, mais ça m'a toujours beaucoup parlé. Du coup, c'est un peu un challenge que je me donne de pouvoir mélanger deux émotions. Dans la vie, je trouve que c’est rarement tout noir ou tout blanc. On n’est jamais complètement heureux ou complètement triste, c’est très fluctuant d’un instant à l’autre. C'est aussi une façon d'être plus juste par rapport à la vie en faisant des morceaux qui peuvent être sombres, mais au milieu desquels on peut rire.

Peut-on dire que vous êtes, d’une certaine manière, l’Alain Souchon des temps modernes ?

Si ça t'évoque ça, franchement, c'est un compliment de fou pour moi. Ce qui est marrant, c'est que je n'avais pas une énorme culture de chanson française quand j'étais petit, mais parmi les rares artistes que ma mère mettait en voiture, il y avait Alain Souchon en boucle. Donc, c'est une musique que j'ai dans le corps depuis longtemps. Après, je ne l’ai plus du tout écouté pendant des années. Et ces derniers temps, en analysant aussi plein d'autres morceaux, en cherchant des sources d'inspiration, des structures, des formes… c’est l’artiste vers lequel je suis le plus revenu, en tout cas parmi les anciens de la chanson. C'est quelqu'un qui me donne beaucoup de force.

"Je suis quand même assez amoureux des choses, même quand elles sont hard."

Dans votre morceau "Le monde est grand", peut-on parler d’une déclaration d’amour à la Terre ?

C'est vrai qu'au final, je suis quand même assez amoureux des choses, même quand elles sont hard. Pour créer, j'ai besoin d'être porté par quelque chose. Puis, ça passe souvent par une sorte d'affirmation, de dire oui. Face à la violence du monde, soit on s’arrête, on s’enferme, on ne vit plus, soit on est obligé de dire oui, ne serait-ce que pour lutter. Ce qui m'intéressait, c'était l’idée que la taille du monde est relative. Dans le premier couplet, je parle de ce moment où le monde peut se réduire au volume de ton lit, à tes draps. Quand tu es complètement et profondément déprimé, le monde ne t'intéresse plus au-delà de ton lit parce que tu n'arrives plus à te projeter ailleurs que dans ta douleur. A l’inverse, quand tu vas bien, quand tu as confiance, tout s’élargit, tu as l’impression de respirer plus fort… Ça me fascine à quel point notre perception du monde dépend de notre état intérieur.

Arthur Ely ©Jonathan Steuer

Comment avez-vous vécu l’expérience de vos lives sessions "Hyperpoésie" ? On ressent un vrai partage collectif et intime autour de la musique.

Oui, on essaie de tenir un peu les deux à la fois. Il y avait cette envie de reconnecter à quelque chose de plus simple, comme au début, quand j’ai commencé à faire de la musique. On était juste des ados sur les quais à Strasbourg à jouer comme des hippies des chansons insupportables. Mais on était heureux de le faire. Au final, c'était assez simple : une guitare et des amis autour. J'avais une envie de reconnecter à quelque chose de plus collectif. Mon projet est assez solo entre l’écriture ou la  prod. J’arrange beaucoup tout seul, même si je collabore de temps en temps avec d’autres personnes. Je prends beaucoup de décisions, seul. A la longue, c’est épuisant. Là, ça faisait énormément de bien de laisser les morceaux sortir de mes mains, de voir d’autres gens se les approprier. Il y avait un truc jouissif qui emmenait les morceaux plus loin que sur l’album. Il y a certaines versions en "Hyperpoésie" que je préfère même. Il y avait quand même la contrainte d'être que des guitares acoustiques, des chœurs et des percussions de mains. Mais les morceaux sont beaucoup plus à nous dans ces versions-là.

“J’aime cette fragilité que tu peux développer sur scène."

Qu’est-ce qui vous anime le plus à l’idée d’être en tournée ?

Ce qui m’anime en tournée, c’est d’abord la rencontre avec les gens. C'est toujours très émouvant quand tu discutes avec les gens après les concerts ou quand tu croises les regards sur scène, de réaliser que ces morceaux sur lesquels tu as passé des mois, des années, à avoir 50 versions dans tes disques durs, ont trouvé une place dans la vie de quelqu’un. Les gens l’écoutent dans leur chambre, dans les transports, et parfois ça les aide, ça les accompagne, ça les fait rire. Sentir que ça vit ailleurs que chez toi, c’est fort. Et après, ce qui est trop bien avec la scène, c'est l'incertitude totale. Il y a un peu deux écoles : à la Madonna où tu sais à quel moment il va y avoir le grand écart, que je kiffe trop à fond ou celle avec un truc plus brut. Moi, je suis plutôt de l'école un peu punk, où le morceau, d'un soir à l’autre, ne va pas être le même : je vais le chanter différemment, m'arrêter au milieu, faire le clown. Et ça, ça me plaît, cette fragilité que tu peux développer sur scène.

Si vous deviez vous définir en tant que personne, que diriez-vous ?

Si je devais me définir… Il faut aimer les gens bavards, déjà [Rires] et être curieux de choses qui ne vont pas forcément là où on les attend. Faites-vous votre avis. Devenez haters ou amoureux, mais ne restez pas de marbre.

S’il y avait une chose que vous pourriez esquiver dans la musique, ou dans l’industrie musicale en général, ce serait quoi ?

Je pense que je n’ai pas trop fonctionné à l’esquive. J’ai plutôt suivi mon instinct. J’ai essayé de me créer des espaces où je me sens libre, où je peux prendre des chemins un peu tordus si j’en ai envie. Puis, ne pas brûler les étapes : prendre le temps de faire les choses.

"Saignant", Arthur Ely, disponible partout.

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