INTERVIEW
Publié le
17 juin 2026
Le lien entre une monopalme et la salle de La Cigale à Paris ? Aloïse Sauvage. L’artiste tient le premier rôle dans Miss Mermaid en salle le 1er juillet prochain. Une histoire inspirée de celle d’Alexia Colibert, une Fécampoise qui s’est lancée dans le mermaiding, discipline aussi exigeante que méconnue, où l’on nage et danse en portant une queue de sirène. Avec les 15 kilos de cette nageoire et un tournage dans la Manche au mois d’octobre 2025, il fallait être athlétique et volontaire. Aloïse Sauvage semble taillée pour le rôle. D’autant que les sirènes sont queer, “parce qu’elles échappent aux cases”, confie-t-elle. Aloïse Sauvage aussi. Côté musique, l’artiste dévoile "Antidote" et vient d’annoncer une Cigale le 3 février 2027.

En 2019, dans une interview accordée à Madame Figaro, on vous demandait où vous vous voyiez dans cinq ans. Vous aviez répondu : "Avec de nouveaux projets excitants, à parler du chemin parcouru." Sept ans ont passé, et c’est précisément ce que nous faisons aujourd’hui. Quand on regarde votre parcours, on pourrait se dire que le pari est réussi. Est-ce que vous vous sentez heureuse ?
Je crois que oui. En tout cas, je me sens à ma place. Le bonheur est quelque chose de mouvant, qui ne se laisse jamais vraiment attraper, mais je ressens aujourd’hui une forme d’alignement que je n’avais pas forcément, il y a quelques années. J’ai traversé des périodes d’épuisement, de doutes, de remises en question. Aujourd’hui, je me sens plus libre dans mes choix, plus proche de ce que je suis profondément. Et ça vaut beaucoup !
Vous multipliez les projets en 2026 : un film dans lequel vous tenez le premier rôle, de nouvelles sorties musicales… Quand on imagine votre quotidien, on vous voit travailler jusqu’au bout de la nuit, dormir peu, et aimer ça. Est-ce que cette image est fidèle à la réalité ?
Elle l’a longtemps été. J’ai beaucoup fonctionné dans l’intensité, parfois jusqu’à l’excès. J’aimais cette sensation que tout était possible, qu’il fallait toujours avancer plus vite, plus loin. Mais avec le temps, j’ai compris qu’on ne peut pas construire durablement en s’épuisant soi-même. Aujourd’hui, j’essaie de protéger davantage mon énergie. Je travaille toujours énormément mais je cherche un rythme plus soutenable. Je ne prétends pas y parvenir en permanence : certains tunnels de travail restent inévitables. Disons simplement que j’essaie de faire évoluer progressivement mon rapport au travail. J’ai toujours envie de réaliser de grandes choses mais j’ai surtout envie d’être suffisamment présente pour les vivre pleinement, les accueillir, les ressentir, plutôt que de les traverser sans même avoir le temps d’en prendre la mesure.
"Je crois à l’engagement total quand je suis dans un projet."
Avez-vous le sentiment de pouvoir vous investir à 100 % dans chacun de vos projets ?
Je ne sais même pas si je crois à l’idée de s’investir à 100 %. En revanche, je crois à l’engagement total quand je suis dans un projet. Quand je fais un film, je suis entièrement au service de ce film. Quand je fais un album, je suis entièrement absorbée par cet album. Évidemment, il y a parfois des chevauchements, des moments où tout arrive en même temps, mais je n’ai jamais eu le sentiment que la musique prenait quelque chose au cinéma ou que le cinéma prenait quelque chose à la musique. Au contraire, ces pratiques se nourrissent mutuellement et m’aident à rester en mouvement.
Vous êtes une artiste pluridisciplinaire. Cherchez-vous à explorer des univers qui ne se ressemblent pas ?
Ce qui m’intéresse, ce n’est pas tant de changer d’univers que de changer de langage. J’ai toujours eu besoin de plusieurs formes pour raconter ce qui me traverse. Certaines choses trouvent naturellement leur place dans une chanson, d’autres ont besoin d’un personnage, d’un corps ou d’une image pour exister. Au fond, les questions qui m’animent restent souvent les mêmes ; seuls les médiums changent.
Miss Mermaid est inspiré de l’histoire vraie d’Alexia Colibert. Qu’est-ce qui vous a touchée dans son parcours ?
Ce qui m’a profondément touchée chez Alexia, c’est la nécessité qu’il y avait derrière son rêve. En discutant avec elle, j’ai compris que devenir sirène n’était pas un simple loisir ou une fantaisie. C’était une manière de se sauver. Elle m’a souvent racontée qu’au moment où elle a découvert le mermaiding, elle avait le sentiment que c’était : "Soit ça, soit sauter de la falaise". Cette phrase m’a beaucoup marquée. Je crois que c’est ce qui rend son parcours si puissant : elle a trouvé un endroit où elle pouvait enfin exister pleinement et construire sa propre place dans le monde.
"Le mermaiding est un univers que je ne connaissais pas du tout et que j’ai trouvé extrêmement touchant."
Avant ce projet, connaissiez-vous l’univers du mermaiding ?
Très peu. Comme beaucoup de gens, j’en avais une image assez folklorique. J’ai découvert une véritable discipline, extrêmement exigeante physiquement, qui demande beaucoup de technique, d’entraînement et d’engagement. Ce qui m'a aussi énormément marquée, c’est la gentillesse des personnes que j’ai rencontrées. Que ce soit la sirène qui a fabriqué ma queue pour le film (Lexie Mermaid), celle qui m’a doublée sous l’eau (Ingrid Fabulet) ou encore Alexia, j’ai découvert une communauté très soudée, généreuse et bienveillante. C’est un univers que je ne connaissais pas du tout et que j’ai trouvé extrêmement touchant.

La figure de la sirène est présente dans de nombreux imaginaires. Quand vous étiez plus jeune, quelle était votre représentation de la sirène ?
Comme beaucoup d’enfants, elle était associée pour moi au conte de fées. Je voyais une créature mystérieuse, belle, inaccessible, quelque chose d’assez romantique finalement. Mais j’y projetais aussi une image très stéréotypée de la féminité : une figure presque parfaite, correspondant à certains canons de beauté traditionnels.
"Aujourd’hui, la sirène représente avant tout, pour moi, la métamorphose. […] C’est une image qui me parle beaucoup parce qu’elle raconte la possibilité de se réinventer, de tracer son propre chemin et de devenir autre chose que ce que les autres avaient imaginé pour nous."
Et quelle est-elle aujourd’hui, après ce film ?
Ce film et les rencontres qu’il a permises m’ont fait découvrir une réalité beaucoup plus riche et plus diverse que l’imaginaire que j’associais aux sirènes. Aujourd’hui, la sirène représente avant tout, pour moi, la métamorphose. C’est une figure qui échappe aux catégories, qui invente sa propre place et qui évolue entre plusieurs mondes. C’est une image qui me parle beaucoup parce qu’elle raconte la possibilité de se réinventer, de tracer son propre chemin et de devenir autre chose que ce que les autres avaient imaginé pour nous.

Ce film vous a demandé une préparation physique intense. Qu’est-ce qui vous attire dans ce type de défi ?
Le corps est mon premier outil de travail. Avant même la musique ou le cinéma, il y a eu le mouvement par la danse. J’ai toujours aimé le dépassement de soi, l’entraînement, la performance physique, cette idée qu’on peut repousser un peu plus loin les limites que l’on croyait avoir. Alors forcément, recevoir un rôle aussi impliquant physiquement que celui-ci a été un véritable cadeau. J’ai adoré devoir apprendre de nouvelles techniques, passer des heures dans l’eau, travailler mon souffle, apprivoiser l’inconfort. Ce sont des expériences qui demandent beaucoup mais qui donnent énormément en retour. Quand un défi paraît impossible, il oblige à découvrir des ressources qu’on ne soupçonnait pas. C’est souvent dans ces moments-là que je me sens la plus vivante, aussi bien comme artiste que comme personne.
En quoi les sirènes sont-elles queer selon vous ?
Parce qu’elles échappent aux cases. Elles vivent dans un entre-deux permanent. Elles brouillent les frontières entre l’humain et l’animal, entre le masculin et le féminin, entre le réel et le fantasme. Je crois que beaucoup de personnes queer se reconnaissent dans cette idée de devoir inventer leur propre territoire plutôt que d’habiter un cadre déjà défini.
Pensez-vous que votre musique pourrait accompagner ces sirènes, justement ?
Je crois que oui ! Mes chansons parlent souvent de transformation, de liberté, d’identité, du fait de chercher sa place ou de devoir l’inventer soi-même. Finalement, il y a quelque chose de très proche entre cette envie de se réinventer à travers un personnage et celle qui pousse à écrire des chansons. Dans les deux cas, il s’agit d’explorer d’autres versions de soi, de s’autoriser à sortir du cadre et de créer l’espace dans lequel on peut exister pleinement.
"J’ai toujours aimé l’idée que les chansons puissent créer du lien, nous rappeler que ce que l’on traverse individuellement est souvent partagé par beaucoup d’autres."
Vous avez écrit vouloir "fabriquer des chansons qui nous rassemblent dans ce monde qui nous échappe". Est-ce dans cet esprit que vous avez construit votre troisième album ?
Oui. Cet album est né d’une rupture amoureuse, d’un moment où beaucoup de mes repères ont vacillé. J’avais besoin de comprendre ce qui m’arrivait mais aussi de transformer cette expérience en quelque chose qui puisse circuler vers les autres. J’ai toujours aimé l’idée que les chansons puissent créer du lien, nous rappeler que ce que l’on traverse individuellement est souvent partagé par beaucoup d’autres. C’est dans cet esprit que j’ai construit ce disque. Un album où chacun pourrait retrouver un morceau de son histoire.

De votre sentiment personnel, qu’est-ce qui vous échappe le plus dans ce monde aujourd’hui ?
Le rythme. J’ai parfois l’impression que tout s’accélère au point de devenir difficile à saisir. Les informations, les opinions, les images, les injonctions. J’essaie de résister à cette accélération permanente mais c’est vrai que cette difficulté collective à habiter le présent m’effraie beaucoup.
Quand on est queer, qu’est-ce qu’il faut esquiver ?
Peut-être la tentation de se laisser définir par le regard des autres. Quand on est queer, on grandit souvent avec beaucoup de projections extérieures. On passe du temps à se justifier, à expliquer qui l’on est. À un moment, il faut apprendre à ne plus courir après la validation. C’est un chemin difficile mais profondément libérateur.
Aloïse Sauvage sera à l'affiche de "Miss Mermaid" le 1er juillet prochain.