INTERVIEW

Wesley Joseph : "L’album est une sorte de récit sur le passage à l’âge adulte."

Publié le

13 avril 2026

Après avoir dévoilé le clip et la chanson "July" en feat avec son amie Jorja Smith, qu’il considère comme sa sœur, Wesley Joseph vient de sortir son premier album Forever Ends Someday. Un artiste britannique qui refuse de se laisser enfermer dans un genre et préfère simplement créer, que ce soit de l’électro, du rap, du R’n’B… Au-delà de cette balade sonore aux influences mixtes, Wesley Joseph y dévoile des thèmes tels que l’amour, le temps qui passe, mais aussi la perte. Un album empreint de sincérité qui a mûri durant trois années d’écriture entre Londres, Los Angeles et la Suisse, et qui nous plonge dans l’univers de l’artiste tout en résonnant avec nos propres émotions.

Wesley Joseph ©Ollie Heffernan

Pourquoi avez-vous appelé votre album Forever Ends Someday ? Quelle a été l’inspiration derrière ce titre ?

Parfois, quand je fais sur de la musique, avant même d’avoir des titres pour chaque chanson, j'écris sur un tableau ceux qui me viennent à l’esprit. Curieusement, pour tous les projets que j’ai faits, le titre de l’album est toujours venu comme ça. Pendant que je cherche les paroles, des idées me viennent et je les note. J’ai écrit Forever Ends Someday sur le tableau, et pendant un an, c’est resté là, simplement inscrit. Quand je l’ai écrit, c’était une phrase liée au fait de vieillir, ce sentiment que la jeunesse semble éternelle, alors qu’elle ne l’est pas. En grandissant, on en prend de plus en plus conscience. Le titre, Forever Ends Someday, renvoie à l’idée que l’album est une sorte de récit sur le passage à l’âge adulte. J’ai énormément grandi à travers cet album et j’ai réfléchi plus que jamais à mes origines, à ma direction, mais aussi à l’importance d’être présent dans l’instant. C’était la conclusion parfaite, comme une façon de dire : Je vieillis, mais je suis encore jeune. J’ai l’impression que c’est pareil pour beaucoup de choses dans la vie. Par exemple, l’amour, sur le moment, paraît éternel, mais il peut se terminer à tout moment.

Votre musique est un mélange d’influences électro, R’n’B et hip-hop d’une manière très singulière. Qu’est-ce qui vous a attiré vers ce mélange de sons ?

Je pense que j’ai toujours été le genre d’enfant à écouter plein de styles de musique différents. J’ai grandi avec le rap, mais aussi avec de la soul, des vieux morceaux à la maison, du funk. Des chansons très bien écrites, avec des harmonies. C’est ce qui passait chez moi.

"J’aimerais juste qu’un enfant, quelque part, écoute ma musique et ait l’impression qu’il peut tout faire, qu’il n’y a aucune case."

Vous avez une chanson en tête ?

Mon père écoutait des artistes comme Marvin Gaye, Curtis Mayfield. Ce n’était pas forcément ce que j’avais sur mon iPod, mais j’aimais ça parce que ça faisait partie de mon environnement à la maison. En dehors de chez moi, c’était surtout du rap. Plus tard, je suis passé à la musique électronique, puis à l’alternatif, puis au psychédélique à l’adolescence. Le premier CD que j’ai acheté, c’était l’album Gorillaz de 2001, puis Demon Days. Il y avait tellement de genres différents réunis en un seul projet, ça m’a complètement retourné le cerveau. Je me souviens m’être dit : "J’aimerais ressentir ce que ça fait de créer quelque chose comme ça". C’était avant même que je fasse de la musique. Je rentrais tous les jours de l’école en courant pour écouter ce CD jusqu’à l’user complètement. J’étais fasciné par les passages rap, puis les voix, les guitares, les éléments dansants et électroniques… C’était un album super important pour moi en grandissant. D’une certaine manière, ça reflète ce que je fais aujourd’hui. J’aimerais juste qu’un enfant, quelque part, écoute ma musique et ait l’impression qu’il peut tout faire, qu’il n’y a aucune case.

Qu’aimeriez-vous que les gens ressentent en écoutant votre musique ?

En réalité, je ne veux même pas imposer un ressenti précis. Je suis tout aussi enthousiaste quand quelqu’un me dit qu’il a ressenti l’opposé de ce que moi j’ai ressenti. Si j’ai fait une chanson qui me rendait heureux, mais que quelqu’un dit qu’elle l’a fait pleurer, ça me fait tout autant plaisir… parfois même plus. Pour moi, cela signifie que c’est plus grand que ce que j’imaginais. Même lorsqu’on me met des étiquettes, c’est parfois un peu étrange pour moi quand on dit qu’un morceau est du R’n’B, alors que, pour moi, ça ne l’est pas. Surtout au début, j’avais l’impression d’être enfermé dans des cases dans lesquelles je ne me reconnaissais même pas. Mais maintenant, avec le temps, j’espère qu’après cet album, on comprendra davantage que ça n’a pas besoin d’être rangé dans une seule catégorie.

Cet album semble explorer des thèmes plus personnels et vulnérables liés à votre enfance et à votre adolescence. Qu’est-ce qui vous a motivé à partager ces aspects plus intimes de vous à travers votre musique ?

Je pense que j’avais besoin de grandir en tant qu’être humain et de mieux me comprendre. Faire cet album est devenu quelque chose où ma vie l’alimentait et en retour, il alimentait ma vie. Il y a cette citation : "Tout ce travail, je le jure, a pris des jours de ma vie, mais en même temps il a donné de la vie à mes jours". C’est un peu cette idée d’un travail fait par amour, mais où, en même temps, ce que je vivais nourrissait directement l’album et j’avais aussi besoin de ça pour avancer dans la vie. Donc oui, c’était quelque chose de thérapeutique, de très introspectif. Cela m’a permis de prendre conscience de mon évolution, de mieux me canaliser, de comprendre davantage d’où je viens intérieurement et de regarder mon propre parcours avec du recul…

"'July’, c’est une chanson sur le fait de vieillir, sur la gratitude pour ce qu’on a, mais aussi sur la perte, abordée d’une manière plus lumineuse."

Y a-t-il une chanson en particulier sur l’album qui vous semble la plus vulnérable ou personnelle ?

Plusieurs. Si je devais en choisir trois, ce serait "July", "Quicksand" et "Distant Man", probablement.

Je pensais aussi à "Seasick" …

Ah oui, "Seasick", aussi. Mais c’est une autre forme de vulnérabilité. "Seasick", c’est ma relation à l’amour et la turbulence dans une relation. Cette impression d’être en mer, mais avec un horizon tellement beau que tu continues malgré tout. Ça parle de la douceur, mais aussi de l’instabilité des relations amoureuses et de ma vision de tout ça. Je l’ai écrite pendant une période assez intense de ma vie, comme beaucoup d’autres chansons. Ensuite, "Quicksand", c’est lié au sentiment d’être parti trop longtemps. Il y avait énormément de pressions à ce moment-là et j’avais l’impression de perdre espoir. Comme si je m’enfonçais, mais en continuant à regarder le ciel, je me disais qu’il restait encore de l’espoir. Pendant que j’écrivais cette chanson, j’ai perdu un ami, quelqu’un de très proche… et la chanson parle aussi de ça.

Est-ce que cette chanson vous a aidé à faire votre deuil ?

Oui, clairement. Je l’ai entièrement écrite pendant cette période. C’était un peu… tout est sorti d’un coup, sans filtre. Même aujourd’hui, quand je l’écoute, il y a des moments où je me disais : "Ah c’est ça que j’essayais d’exprimer". Ensuite, il y a "July", c’est une chanson sur le fait de vieillir, sur la gratitude pour ce qu’on a, mais aussi sur la perte, abordée d’une manière plus lumineuse. Ce sont des larmes de joie. C’est aussi pour ça que "July", l’été, c’est quelque chose de plus léger, plus joyeux. Elle s’appelle "July" parce que mon anniversaire est en juillet. Il y a une phrase dans la chanson où je dis : "It doesn’t feel blameless the way we’re damaged by the time". Je vieillis à chaque mois de juillet, ce qui revient à dire qu’on a parfois l’impression qu’il devrait y avoir quelqu’un à blâmer pour la façon dont le temps nous altère, pour les changements, pour les pertes. Mais quoi qu’il arrive, quand juillet revient, je suis un peu plus âgé. C’est une idée simple, mais qui résume énormément ce que cette chanson représente pour moi.

"Jorja Smith, c’est l’une de mes plus vieilles amies. On vient de la même ville, nos pères jouaient ensemble dans un groupe, on est allés à la même école et on a commencé à faire de la musique ensemble. C’est littéralement comme une sœur pour moi."

Pouvez-vous nous parler de votre relation avec votre amie Jorja Smith et de votre collaboration sur la chanson "July" ?

Jorja, c’est l’une de mes plus vieilles amies. On vient de la même ville, nos pères jouaient ensemble dans un groupe, on est allés à la même école et on a commencé à faire de la musique ensemble. C’est littéralement comme une sœur pour moi. Quand on travaille ensemble, ça se fait toujours au bon moment, quand une chanson correspond à l’endroit où on en est dans nos vies. On est toujours, tous les deux, au bon moment pour créer ces morceaux. Quand ce sont mes chansons, j’ai souvent déjà une idée et je me dis que Jorja serait parfaite dessus. Puis, souvent, à ce moment-là, elle m’envoie un message ou m’appelle. Elle me dit qu’elle a envie de faire de la musique pile au moment où j’ai ce morceau en tête.  C’est arrivé deux fois sur des titres que j’ai sortis : "Patience" et maintenant "July". C’est intéressant parce que ces deux chansons sont, d’une certaine manière, liées. "Patience" venait d’un regard très naïf, très ouvert, avec beaucoup de désir, d’ambition et ça reste toujours présent. Tandis que "July" vient d’un endroit où on a grandi, où on voit les choses plus clairement. C’est un regard plus lucide, plus posé. Ces deux chansons marquent vraiment des étapes dans notre évolution, je pense.

Wesley Joseph ©DR

On sent que vous accordez beaucoup d’importance au visuel et à l’esthétique de votre art, surtout avec ce premier album. Pouvez-vous nous en dire plus sur votre processus créatif pour "Pluto Baby", qui mélange des influences modernes et rétro ? Aussi, le clip donne à la fois une impression d’immensité et de vite. Que représente ce contraste ? Est-ce lié à un sentiment de solitude ?

Oui, la chanson "Pluto Baby" vient clairement d’un sentiment d’isolement. Il y a une vraie solitude dedans. Pas de la paranoïa, mais plutôt une légère sensation de : où je suis, qu’est-ce que je fais ? C’est quelque chose que je ressens aussi dans ma vie et qui se retrouve dans ma musique. J’adore ma musique, elle agit un peu comme une cape de super-héros. Elle permet de traverser la vie, d’expérimenter tout ça d’une belle manière. Pour ce qui est du clip et du processus, j’ai réalisé moi-même tous mes clips jusqu’à présent. Celui-ci est le premier que je n’ai pas réalisé directement, mais j’en ai assuré la direction artistique, dont j’étais très impliqué créativement. Quand on a trouvé le lieu, ça a tout de suite fait sens. J’adore travailler avec les Français, j’ai une très bonne connexion avec les créatifs ici. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai passé beaucoup de temps ici pendant la promotion. On a tourné une bonne partie de la campagne en France et j’ai même déjà commencé à travailler sur mon prochain album avec des gens d’ici. Dans le brief créatif, beaucoup d’idées tournaient autour de l’espace et de la manière dont je m’inscris dans cet espace. Ce sentiment d’être à la fois présent et un peu perdu, comme tu le dis. Et ce lieu était incroyable pour ça. Dans mon univers, tout tourne beaucoup autour des couleurs, des textures et de la manière dont un espace "se ressent". Cet endroit traduisait parfaitement la musique.

"Je n’aime pas l’idée de créer dans des cases, même si certains en ont besoin pour comprendre."

Si vous deviez choisir trois films qui décrivent votre album, lesquels seraient-ce ?

Enter the Void, Nope et Victoria parce qu’il y a ce côté un peu extraterrestre, cette énergie folle et aussi une dimension psychédélique, presque hallucinée…

Quel rôle joue la mode dans votre identité artistique ?

Je pense que le cinéma est un médium magnifique, peut-être le seul où tout peut coexister en même temps : la musique, la performance, les dialogues, les mots, la chorégraphie, la caméra, la lumière… C’est à la fois du théâtre, de la musique, de l’art, de la sculpture, de la performance, du spoken word. Tout à la fois. Pour moi, dans les clips et dans ma manière d’exister artistiquement, les vêtements participent exactement à ça. Ils traduisent une émotion dans une scène. Par exemple, quelqu’un qui joue du piano en costume ou quelqu’un qui joue du piano en étant sans-abri : c’est la même scène, mais ça raconte complètement autre chose. Les vêtements "parlent" eux aussi. C’est comme ça que je vois la mode. Elle a toujours fait partie de mon expression, notamment en tant que réalisateur.

S’il y avait une chose que vous pourriez esquiver dans l’industrie musicale, ce serait quoi ?

Je n’aime pas l’idée de créer dans des cases, même si certains en ont besoin pour comprendre. Pour moi, tout repose sur le ressenti et la connexion. Je ne cherche pas à mélanger les genres volontairement, ça vient naturellement. Je n’y réfléchis pas trop. Je suis mon instinct et quand c’est terminé, c’est terminé.

"Forever Ends Someday", Wesley Joseph, disponible partout.

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