INTERVIEW

(LA)HORDE : “On esquive l'appauvrissement culturel et la censure.”

Publié le

6 septembre 2026

À la tête du Ballet national de Marseille depuis 2019, (LA)HORDE a fait de la danse un territoire sans frontières, faisant dialoguer scène institutionnelle et cultures contemporaines, entre Pina Bausch et TikTok, entre Rosalía et Angèle. Marine Brutti, Jonathan Debrouwer et Arthur Harel ne cherchent pas tant à dépoussiérer la danse classique qu’à en déplacer les lignes, en puisant dans les gestes du quotidien, les collaborations pop et une lecture résolument politique des corps en mouvement. Aux BRIT Awards 2026, ils signent aux côtés de Rosalía et Björk une performance incandescente sur "Berghain". Après Room with a View et Age of Content, (LA)HORDE s’apprête désormais à dévoiler Après moi, le déluge, troisième volet d'un cycle avec le Ballet national de Marseille aussi urgent qu'habité, celui d'une génération qui danse comme si c'était la dernière fois.

(LA)HORDE ©Pierre Gondard

(LA)HORDE bouscule l’image institutionnelle du ballet et se trouve pourtant à la tête du Ballet national de Marseille. On y retrouve cette culture urbaine et des mélanges de styles. C'était important ?

Être nommé·es à la tête du Ballet national de Marseille en 2019, après un processus de candidature assez complexe, a été à la fois un immense privilège et une grande responsabilité. Mais notre première ambition n’a jamais été de renier le mot "ballet". Au contraire, on avait envie de le réinvestir, de voir comment on pouvait se l’approprier et le faire évoluer de l’intérieur. Le ballet porte une histoire parfois violente à l’endroit des corps, notamment dans les normes qu’il a imposées. Et comme (LA)HORDE vient de milieux queer, cette idée de réappropriation nous est assez familière : on a l’habitude de reprendre des termes, des codes ou des espaces qui ont pu être violents pour nos communautés et d’essayer d’en faire autre chose. Ça ne veut évidemment pas dire rejeter le ballet classique ni nier les belles choses qui en sont nées. Il s’agit plutôt, pour nous, de trouver une manière de nous réconcilier avec cet héritage tout en le déplaçant. Et ce déplacement passe aussi par les artistes qui composent et entourent le Ballet. Nos danseur·euses viennent du monde entier, avec des parcours et des pratiques très différentes, donc les influences sont forcément multiples. Et puis Marseille est une ville où coexistent énormément de scènes, de pratiques et de communautés artistiques différentes. On est en lien avec beaucoup d’entre elles, et ces échanges nourrissent forcément le projet du Ballet. Des artistes aux parcours très différents viennent travailler avec la compagnie, et inversement. Ce qui nous intéresse, c’est justement cette circulation entre les pratiques, les esthétiques et les façons de penser la danse.

"Dans ‘Après moi, le déluge’, David Lynch n'est jamais très loin."

Vos pièces mêlent danses TikTok, gestes du quotidien et mouvements chorégraphiés. Montrer que chaque mouvement peut être danse, c'est faire se rencontrer les jeunes et le ballet ?

Les danses qui naissent sur Internet, dans les fêtes, dans la rue ou au sein de différentes communautés font partie des langages avec lesquels on a grandi et avec lesquels on travaille. TikTok s’inscrit aussi là-dedans : ce sont des gestes qui circulent, se transforment, sont repris et réinterprétés en permanence. Ce n’est pas tellement une question de dire que chaque mouvement est de la danse, mais plutôt de questionner ce qui fait qu’un geste devient chorégraphique, et qui décide qu’il l’est. Il y a cette phrase de Pina Bausch qui nous accompagne beaucoup : "I'm not interested in how people move but what moves them"*. C’est aussi comme ça qu’on regarde ces gestes : ce qu’ils racontent des personnes qui les font, de leurs désirs, de leurs communautés, de l’époque dans laquelle ils apparaissent. Un geste qui apparaît sur un écran peut être aussi complexe, chargé de sens ou révélateur d’une époque qu’un mouvement issu d’un vocabulaire chorégraphique plus traditionnel. Les faire coexister au sein du Ballet permet aussi de raconter la danse telle qu’elle existe aujourd’hui, dans toute sa diversité. Et évidemment, ça crée des points de rencontre avec des générations qui n’ont pas forcément grandi avec le ballet, mais qui ont un rapport très fort au mouvement et à la danse à travers d’autres espaces.

Björk, Rosalía, Angèle… Vous travaillez avec des artistes pop et vous avez collaboré avec Gilles Lellouche pour son film L’Amour Ouf pour les scènes de danses et particulièrement celle de la rencontre dans le préau de l’école sur fond de The Cure… Votre univers évolue-t-il au fil des rencontres ?

Ces collaborations, en dehors du Ballet national de Marseille, nous permettent de nous confronter à des visions artistiques et à des manières de travailler très différentes. Dans ces moments-là, (LA)HORDE se met au service de l’univers d’autres auteur·ices, de leurs désirs, que ce soit dans la musique, le cinéma ou d’autres formes de création. Ça nous oblige à déplacer notre manière de faire, à chercher comment notre langage peut entrer en dialogue avec le leur. Ce sont aussi des espaces où la danse n’occupe pas forcément la même place que sur une scène. Dans la musique, sur les réseaux ou au cinéma, elle se pense et se  regarde différemment. Le cinéma a d’ailleurs une histoire très forte avec la danse, notamment à travers l’âge d’or des comédies musicales, même si cette présence est devenue plus rare aujourd’hui. Toutes ces rencontres nourrissent forcément notre travail. Elles nous permettent d’investir d’autres espaces d’expression, et de faire circuler la danse auprès de publics qui ne la rencontrent pas nécessairement au théâtre.

"On esquive l'appauvrissement culturel et la censure."

Et le cinéma, ça vous tente pour la suite ?

C'est toujours là, oui. La vidéo, les clips musicaux, les spectacles vivants, et le cinéma : notre collectif se déplace à l'intérieur de tout ça. On a hyper envie “d’en être” par curiosité, pour comprendre les différents espaces, visions, comprendre les autres finalement. Demain ou dans deux ans peut-être que ça reviendra, mais nos passages dans ces milieux-là paraissent naturels. Dans Après moi, le déluge, David Lynch n'est jamais très loin. On a comme ça des réalisateur·ice·s qui traversent et nourrissent notre travail, et leur manière de construire des images ou des récits influence aussi la façon dont on écrit nos pièces. Ce mélange théâtral, visuel et chorégraphique s’apparente déjà à un travail cinématographique.

(LA)HORDE ©Laurent Philippe

Après moi, le déluge est votre 3e spectacle avec le ballet de Marseille. C'est une trilogie, un cycle.

Pour l’instant, on projette un cycle jusqu’en 2029, mais on ne sait pas de quoi sera fait demain, ni même ce soir ! C’est un cycle dans le sens où de nombreux·ses danseur·euse·s nous suivent depuis le début, depuis Room with a View. Ils traversent ce triptyque avec nous. Room with a View et Age of Content tournent encore, et puis il existe une connexion entre les différents thèmes mis en scène. Nos interprètes sont des penseur·euse·s du corps, des spécialistes d’une vie en mouvement. Nos recherches, nos idées, c’est bien, mais c’est en discutant avec eux que la collaboration prend tout son sens. On n’avait pas prédit ces trois pièces. Personne ne s’était projeté, ne serait-ce qu’une seconde, là où nous sommes aujourd’hui, même à l’échelle de cinq ans. Le futur, c’est une acceptation totale, un saut dans le vide !

"Dans l’art, il faut réussir à se défaire de l’autocensure pour continuer à prendre la parole, surtout dans une période où tout est très bruyant."

Ce projet parle d’une génération qui se vit comme “la dernière”. Effondrement des corps, décadence d’une société. Comment “danser” la fin du monde sans en faire trop ?

On s’interroge sur les transformations du monde. Toutes les civilisations ont envisagé leur propre fin, leur disparition, leur mort : c’est assez naturel de se poser la question de l’effondrement. Le XXe siècle a connu plusieurs moments où cette sensation de fin du monde était très présente, et on a l’impression que l’histoire s’accélère à nouveau ces dernières années. Mais (LA)HORDE réfléchit surtout aux alternatives, à ce qui peut subsister comme formes d’espoir dans un moment où certaines populations cèdent à nouveau au fascisme. Le spectacle cherche aussi à combattre cette forme de propagande qui consiste à dire : "C’est trop tard pour changer quoi que ce soit, il n’y a plus d’espoir". Ce n’est pas une vision candide du monde. C’est plutôt se demander comment, malgré tout, on continue à agir et à travailler chaque jour pour que demain soit meilleur.

(LA)HORDE ©Pierre Gondard

Qu’est-ce que vous cherchez à esquiver dans le ballet ?

On esquive l’appauvrissement culturel et la censure. En tant que directeur·ices, il faut travailler au quotidien pour construire un outil qui soit le plus juste et le plus indépendant possible. C’est un travail continu, porté par la passion. Si la porte est fermée, on passe par la fenêtre. Dans l’art, il faut réussir à se défaire de l’autocensure pour continuer à prendre la parole, surtout dans une période où tout est très bruyant.

*Ce qui m’intéresse, ce n’est pas comment les gens se meuvent, mais ce qui les meut.

"Après moi, le déluge", (LA)HORDE, jusqu’au 12 septembre prochain, au Théâtre de la ville, Paris IVe.

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