INTERVIEW

Emir Shiro : "Avec l’algorithme, j’ai voulu tester les limites de la censure."

Publié le

9 février 2026

Avant la sortie de son livre Uncensored, prévue pour fin février, Emir Shiro partage son univers artistique ainsi que sa vision de l’art. Connu notamment sur Instagram, où il se qualifie d’ "Image Hacker", l’artiste s'est fait remarquer par ses collages mêlant corps féminin, nature et engagement. Le tout s’inscrit dans une esthétique punk, volontairement décalée, qui bouscule les algorithmes, point de départ et moteur de sa démarche artistique.

Autoportrait ©Emir Shiro

Quels mots décrivent le mieux votre travail et votre démarche artistique ?

Je dirais minimaliste, dérangeante, et des fois, un peu absurde.

Comment êtes-vous venu à l’idée de créer des collages décalés et parfois provocateurs ?

Avant de me tourner vers le collage, je faisais de la peinture et je travaillais beaucoup autour du corps lorsque j’étais aux Beaux-arts. Au moment où j’ai voulu mettre ces peintures en avant, j’ai été confronté à la censure des réseaux sociaux en raison de la représentation de certaines parties du corps. C’est ainsi que je me suis orienté vers le collage. J’ai commencé à jouer avec les algorithmes, avec ce qui est montrable ou non et c’est de cette contrainte qu’est né mon travail de collage.

On ressent effectivement que le corps féminin est très présent dans vos collages. C’est donc une façon de répondre de manière provocatrice à cette censure ?

Oui, je me suis rendu compte que le corps masculin passait beaucoup plus facilement que le corps féminin. J’ai fait des tests avec les poitrines d’hommes, par exemple. Elles étaient acceptées par l’algorithme alors que la poitrine d’une femme ne l’est pas. Il y a donc une forme de sexualisation systématique du corps féminin. Je me suis amusé avec ça en voulant tester les limites de la censure. Avec le temps, mon travail de trompe-œil est devenu si fort que, même lorsque je ne montre rien de réellement explicite, l’algorithme interprète l’image comme sexuelle. En réalité, il n’y a rien de sexuel, tout est gaffé.

©Emir Shiro

Où trouvez-vous vos images et vos éléments de collage ? Photographies personnelles ou images existantes ?

Il y a un peu de tout. Je fais moi-même de la photographie et je travaille avec des photographes que j’aime beaucoup. Il y a notamment un gars que je connais qui est très fort dans son travail, il s’appelle Rayan Nohra. Il y a aussi Sarah Van Rij. Ce sont des photographes d’ici, presque une famille et ça crée quelque chose. Mais, mon travail s'articule en grande partie autour du recyclage d’images préexistantes : photographies de magazines, affiches, coupures de journaux, mais aussi images numériques collectées sur Internet. Mon travail est fortement inspiré par le mouvement punk. Cette influence se retrouve notamment dans ma pratique du collage, qui emprunte à son esthétique brute, à son esprit de détournement et de contestation.

"Mon travail est sans doute aujourd’hui moins léger, plus engagé, mais cela fait pleinement partie de l’évolution de soi !"

On sent aussi que vos œuvres dégagent une opinion forte. Est-ce une façon de montrer la puissance de l’art sans utiliser les mots ?

Je suis quelqu’un qui n’est pas insensible au monde qui nous entoure. En tant qu’artiste, je trouve que la puissance de frappe est beaucoup plus forte que celle de quelqu’un dont ce n’est pas le métier. Traiter des sujets du quotidien ou de l’actualité me paraît donc tout à fait normal. Mais au-delà de cela, ne pas prendre position, c’est déjà en prendre une. A mes yeux, nous avons un rôle à jouer dans l’espace que nous occupons.

Si je ne me trompe pas, il me semble qu’à vos débuts vous étiez moins engagé publiquement ?

Oui, j’ai traversé une période de ma vie assez compliquée qui m’a poussé à me recentrer sur ce qui me touchait le plus. Pendant plusieurs années, j’ai beaucoup travaillé autour du corps. Avec le temps, l’évolution et le contexte dans lequel nous vivons, je suis devenu plus sensible à certains sujets. Ces épreuves que j’ai traversées dans ma vie ont déteint un peu sur mon travail. C’est un mélange entre une époque peu joyeuse et des expériences personnelles difficiles. Mon travail est sans doute aujourd’hui moins léger, plus engagé, mais cela fait pleinement partie de l’évolution de soi !

©Emir Shiro

Y a-t-il donc, dans votre travail, des détails que le public ne remarque pas toujours mais qui expriment cet état ?

En fait, c’est ce que j’ai remarqué avec des amis. En prenant du recul sur mon travail, je me suis rendu compte que, toutes les années où je me suis amusé à travailler le corps, les couleurs étaient très lumineuses et joyeuses. Mais, lorsqu’on se concentre sur les trois dernières années, les images deviennent de plus en plus sombres dans leurs couleurs :  du noir, du gris, des couleurs rouges qui évoquent le sang. C’est finalement le reflet de ce que je ressens intérieurement, quelque chose d’intimement lié à mon vécu personnel.

Quelle œuvre a été le plus compliquée à créer et pourquoi ?

La plus compliquée, je dirais, a été la série "La pièce manquante". C’était une série d’images dans laquelle je voulais illustrer le manque laissé par une personne dans nos vies : un ami perdu, un amour… J’ai commencé ce travail avant le décès de mon papa. Une fois la série terminée, j’ai décidé d’y ajouter une image personnelle. D’habitude, je ne travaille jamais à partir de photographies trop personnelles. La dernière image montre mon père et moi lorsque j’étais plus jeune. Étant quelqu’un de très pudique sur ma vie privée, cela a été à la fois bizarre et difficile à faire. Mais j’ai le sentiment que ça faisait sens de terminer par quelque chose de très personnel.

Ça vous a permis de vous soulager aussi, d’en parler ?

Oui et ça a aidé aussi. J’ai reçu beaucoup de messages de personnes qui me témoignaient la perte de leur père, leur mère… Et c’est là que tu te rends compte que le travail d’un artiste peut aussi faire du bien à l’esprit. Ça peut apaiser l’auteur aussi. Une musique, un film, c’est également un moyen de toucher les gens et de se soigner.

"Ce livre permet de rendre visibles tous les collages qui ont été censurés sur Internet et que le public n’a donc jamais eu l’occasion de voir en ligne."

Vous avez également collaboré avec la marque d’automobile Cupra. Etait-ce un nouveau terrain de jeu pour vous ?

Oui, c’était une super expérience. J’ai toujours été fan d’automobile, notamment grâce à mon papa. J’ai vraiment pris plaisir à créer une exposition sur mesure pour une marque que j’apprécie. Il s’agissait d’une triple collaboration entre Cupra, le Chef pâtissier Jeffrey Cagne et moi. Le défi était de faire dialoguer ces trois univers pour une exposition présentée dans le showroom. C’était une première pour moi de travailler dans ce milieu. Une première expérience à la fois cool et très agréable.

J’ai lu que, pour ces créations, vous vous étiez inspiré des formes et des lignes des voitures…

Oui, tout à fait. Ce sont vraiment les formes et les lignes de voitures qui ont inspiré mon travail de collage. J’aime beaucoup travailler à partir du paysage, j’ai transposé cette approche sur les lignes des voitures avec l’environnement de la montagne. Je suis originaire de Grenoble, donc les montagnes sont une source d’inspiration très forte pour moi. J’ai ainsi beaucoup axé ces visuels autour de l’alpinisme, de l’escalade…

©Emir Shiro

Quel est le message que vous voulez transmettre à travers vos œuvres ?

J’aime avant tout amener les gens à réfléchir sur le sujet que je présente et proposer une lecture assez ouverte. Chacun est libre d’interpréter et de voir ce qu’il veut. Mais bien sûr, lorsque je travaille par exemple, sur une image qui parle de nazisme, le propos est beaucoup plus frontal et mon travail s’oriente vers une lecture plus directe.

Quels sont vos projets ?

J’ai mon premier livre qui sort fin février, avec une sortie nationale prévue début mars. J’avais vraiment envie de réaliser un premier livre et peut-être d’en faire d’autres par la suite, autour de différents sujets. Ce livre permet de rendre visibles tous les collages qui ont été censurés sur Internet et que le public n’a donc jamais eu l’occasion de voir en ligne. Pour moi, c’était important de créer un objet concret, quelque chose que les gens peuvent avoir chez eux. Aujourd’hui, on ne sait jamais ce qui peut arriver, une guerre, une coupure d’Internet, comme cela existe déjà dans certains pays. Avoir un objet qui témoigne de tout cela me semble essentiel.

Si vous pouviez esquiver certaines choses dans l’art, lesquelles seraient-elles ?

J’aimerais surtout esquiver l’aspect élitiste de l’art, pour le rendre plus accessible, plus populaire. J’ai fait des vernissages très mondains, très élitiste et si j’avais le choix, je préférerais quelque chose de plus simple, plus libre d’accès. J’ai, par exemple, des amis qui se sont refusés d’aller voir des expositions parce qu’ils ne s’y sentaient pas à leur place. Il faudrait décomplexer tout ça et rappeler que tout le monde peut avoir accès à l’art, à la littérature. On se fait parfois une idée très figée du monde de l’art et je pense que cela provient aussi d’un héritage du passé qui continue de peser aujourd’hui.

"Uncensored", Emir Shiro, disponible fin février.

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